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Les humanités républicaines de Vincent Peillon

Written by François Bazin | Apr 16, 2018 3:15:39 PM

L’Histoire n’est jamais tendre avec ceux qu’elle enterre. Ce qu’elle raconte relève des faits et non de la morale. Malheur aux vaincus ! Même si c’est plus rare, il arrive toutefois que l’inverse soit vrai. C’est ce que rappelle Vincent Peillon lorsqu’il entraîne le lecteur sur les traces des hommes qui, jusqu’à la fin du 19e siècle, ont pensé la République et qui, à ce titre, en sont les véritables pères. Qui connaît encore, par exemple, le nom d’Étienne Vacherot ? Sous l’Empire et au début de la Troisième, son maître-ouvrage (La Démocratie) fut pourtant la référence de toute une génération politique ? Qui au-delà des moqueries et des caricatures, sait encore le rôle et surtout la pensée d’un Louis Blanc ou d’un Edgar Quinet ? Ceux-là ne sont plus que des boulevards. Pierre Leroux, Charles Renouvier ou Alfred Fouillée n’ont même pas cet honneur. Émile Littré n’est plus qu’un dictionnaire. C’est ce qui sauve Joseph Proudhon ou Jules Michelet sans pour autant que leur rôle et leur place dans l’histoire agitée du républicanisme français soit clairement établie au-delà des génuflexions d’usage.

On n’écrit pas un livre de près de 500 pages, bourrées de notes et de références, pour le seul plaisir érudit de faire sortir des catacombes les ancêtres oubliés d’un courant de pensée qui a fondé faut-il ici le rappeler ? – jusqu’à notre devise ; liberté, égalité, fraternité. Devoir de mémoire, sans doute. Devoir de justice, assurément. Mais aussi, plus que tout cela, devoir de compréhension sans lequel la confusion s’installe et, du même coup, les faux procès, les débats truqués, les controverses tordues.

« C’est un curieux paradoxe des études républicaines françaises, note ainsi Vincent Peillon, d’avoir, à travers trois écoles historiques dominantes pendant un siècle, l’école marxiste, l’école libérale et l’école positiviste, écrit l’histoire de la République sans les républicains ». À y regarder de près, c’est avant tout avec les deux premières, parce qu’elles nous sont aujourd’hui les plus familières, que l’ancien ministre de l’Éducation, revenu à ses premières passions, engage le fer avec une détermination intacte. En poussant plus loin encore le bouchon, on pourrait même dire que c’est contre l’école libérale, rajeunie – et avec quel talent et quelle efficacité ! – par François Furet et ses amis que Vincent Peillon réouvre une controverse utile qui, au regard de son objet, n’est pas seulement historique.

Qu’est-ce en effet que l’histoire de la République et des idées qui la porte si ce n’est de la politique à l’état brut ? Oublions un moment la bonne vieille querelle de préséance entre « républicains de la veille » et « républicains du lendemain », entre ceux qui ont pensé la République avant qu’elle ne s’installe et ceux qui l’ont récupérée après coup. L’essentiel est de voir, comme l’explique Vincent Peillon avec brio et méthode, qu’au bout de compte, marxistes et libéraux n’ont eu de cesse de briser, chacun pour leur compte propre, cette synthèse qui fait la force d’une « tradition républicaine spiritualiste, d’une laïcité non anti-religieuse, d’un républicanisme idéaliste et d’un socialisme idéaliste, républicain et libéral ».

Cette synthèse originale et instable, parfois même un brin ésotérique, c’est celle que plusieurs générations de penseurs républicains, au péril de leur liberté ou même de leur vie, ont cherché à élaborer. Chacun à leur façon, sans doute, et le moins qu’on puisse dire est que, dans ces débats-là, aucun n’aimait tirer à blanc ! Tous cependant, comme le prouve Vincent Peillon, partaient d’un même principe que Robespierre avait été le premier à poser lors de son discours fondateur du 18 décembre 1790 devant la Société des amis de la Constitution. « Liberté, égalité, fraternité » ne devient une devise efficiente que dans l’articulation de ces mots. Tout le débat républicain, celui qui conduira un siècle plus tard au socialisme de Jaurès, est né de cette ambition initiale.

Liberté d’abord qui entraîne la suite, mais laquelle précisément ? Égalité ou justice ? Fraternité ou association ? Là où d’autres après eux ont voulu séparer, les républicains qui ont fait la République n’ont eu de cesse que de rechercher la formule qui, par la friction des concepts, sache faire jaillir la lumière. Vincent Peillon consacre l’essentiel de son livre à reprendre, auteur par auteur, ces étapes de la doctrine républicaine et ce qui frappe en le lisant, c’est l’ambition, la noblesse et la sophistication de cette pensée en même temps que son extrême aridité, comme si les mots qu’elle employait et les concepts qu’elle maniait nous semblaient ceux d’une langue devenue morte. En ce sens, Vincent Peillon établit ce qu’il regrette. Mais en laissant le lecteur, pourvu qu’il s’en donne la peine, refaire à son rythme ses humanités républicaines, il va à l’essentiel dont on mesure quotidiennement l’urgence entendant tous ceux – et Dieu sait s’ils sont nombreux ! – envelopper la République dans le drapeau de la réaction la plus crasse.

 

À lire :

Liberté, égalité, fraternitéVincent Peillon

Librairie du XXIème siècle, éditions du Seuil, 502 pages, 28 euros

 

Photo : Vincent Peillon © Hermance Triay 2017/Ed. du Seuil