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L'homoparentalité-phobie, une homophobie respectable?

Written by Alice Coffin | Jun 29, 2018 4:26:00 PM

L’enregistrement est accablant. Sur France Bleu Normandie, la journaliste Coralie Moreau s’entretient avec la responsable du service adoption de Seine-Maritime. Elle lui demande si les couples homosexuels ont les mêmes chances que les autres d’adopter un bébé en bonne santé. Réponse: « Bah non ».

« On m’avait raconté qu’on ne proposait que des enfants dits atypiques aux couples homo, explique la journaliste. Je voulais voir si c’était vrai. La réponse sans langue de bois malgré la présence de la cheffe de communication, l’explication claire qu’il n’y a pas traitement égal entre couples homosexuels et hétérosexuels m’ont fait penser : c’est une bombe ».

Une bombe, effectivement. Des reportages avaient déjà fait état des discriminations contre les couples homosexuels, pourtant autorisés à adopter depuis 2013. Aucun n’avait provoqué de telles réactions. La Ministre de la Justice Nicole Belloubet a jugé ces propos « inqualifiables » et le secrétaire d’Etat Olivier Dussopt a « fermement condamné ».

L’homoparentalité-phobie serait-elle la nouvelle frontière de l’homophobie ? Sa forme audible, respectable ? En 2012, le slogan emblématique de la Manif pour tous était « un papa, une maman ». La lutte se situait sur le terrain de l’homoparentalité. Parce que combattre l’homoparentalité, même si c’est de l’homophobie, ça passe. Plus de « les pédés au bûcher » pendant les manifestations mais des médias ou des politiques qui expliquent que l’homoparentalité mène à l’inceste ou la pédophilie.

Au micro de France Bleu, la responsable déclare « les couples homosexuels ne sont pas exclus mais ils ne sont pas prioritaires ». Le chef du conseil de famille – instance chargée de choisir la famille qui adoptera l’enfant –  de Meurthe et Moselle explique, lui, à l’AFP : « on n’a rien contre les couples homosexuels mais tant qu’on aura des couples jeunes, stables, avec un père et une mère, on les privilégie ».

Ce vocabulaire ne doit rien au hasard. La question de la priorité, du privilège, est centrale en matière d’égalité juridique et d’égalité réelle. Des lois ont mis fin à des discriminations envers les femmes (nous avons le droit de voter depuis 1944), pour autant les hommes conservent leurs privilèges et sont les seuls à accéder à la présidence de la République ou de l’Assemblée Nationale.

Certaines personnes, au hasard les lesbiennes, ne sont jamais prioritaires. C’est par exemple, Gérard Collomb, qui explique que la PMA n’est « pas une priorité » par rapport au chômage. Concurrence avec d’autres sujets, concurrence avec d’autres parents, comme si les LGBT volaient les enfants, et le sperme des hétéros – l’argument de la pénurie de sperme est utilisé pour s’opposer à l’élargissement de la PMA à toutes les femmes. S’il y a de moins en moins d’enfants adoptables et qu’on manque de dons de sperme, la rhétorique qui voudrait que les gays et les lesbiennes viennent tendre un marché trop concurrentiel est très problématique.

Les critiques se sont abattues sur la responsable de Seine Maritime et les conseils de famille, mais leurs décisions ne sont que le reflet d’une homoparentalité-phobie plus large. Coralie Moreau n’a pas conservé ce passage, mais soucieuse de comprendre ce que son interlocutrice entend par « norme sociale », elle lui demande des précisions. « Elle m’a dit, la norme c’est ce que dit la société, ce qu’on voit dans les séries télé, un papa, une maman ». Là encore, ce n’est pas la responsable qu’il faut blâmer. Mais la sous-représentation des non blanc.he.s, des LGBT, des personnes handicapées dans notre société.

Le gouvernement, dont font partie Olivier Dussopt et Nicole Belloubet, prompts à condamner ces propos sur l’adoption, contribue à ce climat en laissant durer les débats sur la PMA, dans lequel la lesbophobie se cache sous les atours de l’homoparentalité-phobie. Une ministre de la justice ne peut, pendant la même émission, juger « inqualifiables » les propos entendus sur France Bleu, et dire qu’il faut « beaucoup de respect pour celles et ceux qui ne sont pas favorables à la PMA ». Estimer que les LGBT ne doivent pas avoir les mêmes droits que les autres serait donc respectable.

 

Photo : David Jakle/via AFP