Henri Tincq : « La droite "néo-conservatrice" gagne du terrain chez les catholiques »

Henri Tincq : « La droite "néo-conservatrice" gagne du terrain chez les catholiques »

Dans un essai, l'ancien chroniqueur au « Monde » raconte son malaise de « catho de gauche » face à l'extrême-droitisation de l'Eglise en France. Ou comment des courants catholiques français opèrent une régression inquiétante en réaction à l'hégémonie culturelle libéral-libertaire amorcée depuis 68.

Vous racontez votre désarroi depuis vos premiers engagements. En quoi ne vous reconnaissez-vous plus dans votre Eglise ?

Henri Tincq : J’appartiens à une génération qui a toujours cherché à vivre sa foi catholique en épousant les évolutions de la société, via les associations, les syndicats, les partis, sans prosélytisme ni recherche excessive de visibilité. C’est une génération issue de l’héritage du concile Vatican II (1962-1965), consacré  à la modernisation de l’Eglise, tournant la page de l’histoire d’un catholicisme rigide et très traditionnel. J’ai grandi dans une Eglise portée sur l’ouverture, le dialogue avec les non-croyants et les autres religions, forte d’une vision plutôt optimiste sur le monde moderne. Or, aujourd’hui, cette conception du catholicisme devient presque minoritaire. On assiste depuis quelques années à un retour en arrière. De l’ouverture au monde moderne, on est passé à un repli sur une identité catholique forte et raidie, refermée sur ses racines et son héritage chrétiens.

Comment expliquez vous cette transformation ?

H. T. : Cette réaction droitière vient d’abord d’un sentiment de défaite morale, pour une partie des catholiques, face aux conquêtes et aux valeurs d’une gauche « libéral-libertaire » qui relègue les identités religieuses au strict domaine du privé. Cette hégémonie culturelle de la gauche remonte à Mai 68 et s’est traduite par toute une série de réformes dites « sociétales » : la légalisation de l’avortement, le Pacs, le mariage pour tous, les lois qui facilitent la fin de vie, la PMA, etc. Autant de combats menés par l’Eglise, perdus les uns après les autres. Cette réaction à l’idéologie libérale dominante a culminé lors de la Manif pour tous et sa virulente opposition à la loi Taubira sur le mariage homosexuel. Cette colère qui a éclaté en 2013 pourrait à nouveau se manifester devant les projets d’extension de la PMA, celui de la GPA et devant les nouvelles pressions parlementaires en faveur d’une reconnaissance légale de l’euthanasie.

Comment avez-vous vécu la Manif pour tous ?

H. T. : Evidemment très mal. En tant que catholique, je suis bien sûr attentif aux objections morales qui ont été soulevées contre le mariage homosexuel. Mais j’ai été outré par la façon dont une partie de l’Eglise catholique est entrée en résistance contre la loi Taubira, par la grossièreté de certains slogans lors des manifestations, en décalage avec l’histoire d’un catholicisme français plutôt progressiste, humaniste et tolérant et avec les principes évangéliques. J’ai été choqué par des propos qui ont dépassé la pensée de certains représentants de l’épiscopat français, comme ceux du cardinal Barbarin déclarant que le mariage homosexuel ouvrirait peut-être un jour la voie à la polygamie et à l’inceste, et par des alliances contre-nature, me semble-t-il, avec des milieux et manifestants d’extrême-droite.

Comment se manifeste ce néo-conservatisme au sein du catholicisme français ?

H. T. : Ce « néo-conservatisme » catholique n’a pas attendu la légalisation du mariage pour tous pour faire entendre sa critique d’un monde moderne soi-disant perverti, apostat parce que coupé de ses racines chrétiennes. Il puise ses fondements dans une perception plus ancienne de l’effondrement numérique de l’institution catholique et le retour d’un courant « intransigeant ». Dans les années 1970, une minorité de « traditionalistes » s’est identifiées à la figure de Mgr Marcel Lefebvre, évêque français dissident, responsable en 1988 du seul schisme avec Rome du XXe siècle, excommunié par le pape Jean-Paul II pour avoir nommé illégalement quatre évêques. Ce « néo-intransigeantisme apporte un démenti à ceux qui, comme moi, croyaient que la mouvance « traditionaliste » allait devenir une petite « secte », appelée à disparaître avec la modernisation de l’Eglise. Ça ne s’est pas du tout passé ainsi. Cette mouvance de droite catholique, forte de ses messes en latin, le dos du célébrant tourné au peuple, a gagné des forces au-delà de ce qu’elle espérait. Elle compte aujourd’hui des centaines de prêtres et de séminaristes à travers le monde.

Ce qui est nouveau, c’est la porosité entre ces « traditionalistes », issus de la dissidence née du concile Vatican II, et de nouvelles communautés de droite catholique qui opèrent aussi un retour à l’Eglise d’autrefois : messes en latin, port de la soutane, discipline stricte au sein d’écoles privées « hors contrat » de plus en plus nombreuses, qui recrutent de plus en plus de jeunes séminaristes et prêtres. Leurs discours se ressemblent de plus en plus. Ils consistent à critiquer délibérément la société moderne, multiculturelle et mondialisée, qui, selon eux, court à sa perte, à combattre l’hégémonie culturelle de la gauche et la remplacer par celle d’une droite où sont réaffirmées les racines chrétiennes de la France et l’âme catholique de l’Europe face aux vagues de migrants, de réfugiés et à la progression de l’islam.

D’où l’alliance objective entre La Manif pour tous, Sens commun et des forces politiques d’extrême droite…

H. T. : La droite « néo-conservatrice » gagne du terrain chez les catholiques. La dernière élection présidentielle a mis à jour cette évolution. Non seulement Sens commun a fait jusqu’au bout la campagne de François Fillon, malgré les affaires et un rapport à l’argent du candidat de droite assez peu conforme aux valeurs évangéliques et un programme d’austérité ultralibéral et antisocial. Mais alors même que François Fillon a appelé à battre au second tour la candidate du Front national, l’épiscopat a refusé de prendre position contre Marine Le Pen. C’est une faute politique et morale qui en dit long sur le désarroi de la droite confessionnelle et la peur de l’épiscopat devant la division de la population catholique. Alors qu’en 2002, 17 % des catholiques pratiquants avaient voté pour Jean-Marie Le Pen, ils ont été 38 % à se prononcer pour Marine Le Pen en 2017 !

Que deviennent-ils depuis la défaite de François Fillon ?

H. T. : S’ils sont moins visibles, ils continuent de représenter une sorte de force d’appoint qui permettra peut-être un jour ce qu’on appelle la « convergence des droites » : l’alliance entre la droite dure et décomplexée incarnée par un Laurent Wauquiez d’un côté et la partie « catho-compatible » du Front national de l’autre, incarnée par exemple par Marion-Maréchal Le Pen. La nièce du fondateur de FN a un côté rassurant pour un certain nombre de catholiques : elle est moins « laïque » et « souverainiste » que sa tante Marine Le Pen, va à la messe, s’est battue contre la loi Taubira, milite contre l’avortement et rappelle continûment la suprématie de la religion catholique sur la République et les droits de l’Homme.

Ce néo-conservatisme défigure t-il l’héritage catholique de la France ?

H. T. : Certes, l’Eglise de France a toujours eu des racines fortes dans ce conservatisme politique lié à la Contre- Réforme, à la Contre-Révolution, au Contre-Modernisme du XIXe et XXe siècles. Mais son histoire se partage aussi avec une tradition sociale et libérale, promouvant les valeurs humanistes et de solidarité.

Où sont passés les « cathos de gauche » ?

H. T. : Ils sont hélas devenus inaudibles, victimes d’une double désillusion : d’une part, celle venant des corrections doctrinales apportées par des papes comme Jean-Paul II, puis Benoît XVI après les « dérives » progressistes du concile Vatican II, de leurs combats d’ordre moral contre la contraception non-naturelle (pilule, préservatif). Deuxième désillusion liée aux expériences décevantes de la gauche au pouvoir, sous François Mitterrand, miné par les affaires et la querelle de l’école privée, et sous François Hollande qui a toujours eu un rapport distant avec la religion et défendu une conception stricte de la laïcité. Mais les « cathos de gauche » demeurent présents, plus discrets, dans les combats associatifs pour le soutien aux chômeurs, aux mal-logés, à ceux qui vivent dans la précarité, pour l’accueil des immigrés et des réfugiés. Ils sont moins bruyants que la Manif pour tous et la blogosphère catho d’extrême-droite, mais, de mon point de vue, plus conformes aux valeurs de l’Evangile et à la tradition sociale, humaniste, progressiste du catholicisme français.

 

À lire : Henri Tincq, la Grande peur des catholiques de France, Seuil, 18 €, 208 p.

 

Propos recueillis par Simon Blin

Photo : Marion Maréchal-Le Pen lors d'un rassemblement de la Manif pour tous en 2013 © FRANCK PENNANT/AFP