Henri Bergson ou l'humanité créatrice

Henri Bergson ou l'humanité créatrice

Nadia Yala Kisukidi nous invite à découvrir Henri Bergson, grand philosophe français ayant abordé des sujets aussi divers que la liberté, la dualité du corps et de l’esprit, la morale ou encore l’évolution du vivant.

Le temps, ce n’est pas de l’espace. Simple évidence ? Telle fût pourtant la « surprise » qui attendit Bergson quand il fût conduit à analyser l’expérience même du temps.

Cette surprise saisit également le lecteur de l’œuvre du philosophe. De l’analyse du temps réel, vécu, de la durée, toute une philosophie se déploie abordant des sujets aussi divers que la liberté, la dualité du corps et de l’esprit, l’évolution du vivant, l’art, la religion, la morale, la technique, la guerre.

« La révolution de 1889 »

Ce qui frappe, c’est que chacun de ces thèmes appelle une reconfiguration de la notion de durée. Acte libre, mémoire, amour, élan vital, mysticisme, clos/ouvert – ces créations conceptuelles qui traversent les quatre grands livres de Bergson, impliquent toutes, à des degrés divers, des reprises, des déplacements, des approfondissements de l’intuition primitive du bergsonisme, la durée.

Il faut partir de l’Essai sur données immédiates de la conscience, publié en 1889. Le poète Senghor, qui lut l’ouvrage dans sa jeunesse, parle à son sujet d’une révolution : la révolution de 1889 !

L’ouvrage s’installe dans les profondeurs de la conscience individuelle. Sa thèse consiste à lever une confusion, à l’origine de nombreux faux-problèmes : le temps réel ne s’identifie pas à sa mesure. Le temps compté n’est pas le temps vécu. D’un côté, se juxtaposent des points, des instants, sur une ligne immobile, dans un espace vide, homogène. De l’autre, se succèdent des états de conscience internes, qualitativement hétérogènes ; ils s’interpénètrent, s’enveloppent les uns les autres, de manière continue. Ils forment notre durée vécue.

Cette distinction réclame deux conceptions divergentes de l’idée de multiplicité. La première, quantitative, numérique – somme d’éléments distincts, qui suppose la médiation de l’espace. La seconde, qualitative, unité indivisible, indistincte qui décrit cette totalité temporelle qu’est la conscience. Imaginons nos sentiments profonds, une grande tristesse, par exemple, nous dit Bergson. Une tristesse qui nous envahit n’est pas un bout de tristesse, occupant un coin de l’âme, s’ajoutant à une plus grande quantité de tristesse gagnant de plus en plus de place avec le temps. Quand le sentiment de tristesse - cette impression que l’avenir est barré – s’intensifie, il devient écrasement, aspiration au néant. Il change qualitativement, et nous changeons avec lui.

Une compréhension non mathématique du temps

La durée, c’est ce changement qualitatif : le temps apparaît comme un absolu, immanent aux contenus d’une conscience individuelle. Rappelons l’image fameuse de L’évolution créatrice. Le sucre qui fond dans un verre d’eau se dissout selon une quantité de temps qui est objectivement la même pour tous. Mais si ma soif est intense, je fais l’expérience personnelle d’une impatience, d’un temps qui dure l’éternité.

Cette compréhension non mathématique du temps exige une nouvelle manière de se rapporter à soi, à la réalité, une nouvelle manière de connaître : l’intuition. Présupposée dans l’Essai, esquissée dans le dernier chapitre de Matière et mémoire, Bergson en développe le concept dans un texte important de 1903, « Introduction à la métaphysique ». L’intuition est une connaissance du dedans, qui coïncide immédiatement avec son objet même. « Penser intuitivement, c’est penser en durée ». Elle s’oppose à l’intelligence, vision du dehors, qui se rapporte aux objets de manière analytique, en établissant des rapports entre eux. En épousant les durées singulières qui forment l’étoffe du réel, l’intuition prend une dimension métaphysique. Elle constitue désormais le cœur de la démarche de la pensée bergsonienne.

L’ évolution créatrice, manifeste pour la métaphysique

Au début du XXe siècle, toute une jeunesse s’enthousiasmera pour ce qu’on appellera la « philosophie nouvelle », une critique de l’intellectualisme, ouvrant de nouveaux chemins pour la métaphysique après les coups de butoir de la pensée kantienne.

La philosophie ne peut plus se réduire à une tâche critique. La « philosophie nouvelle » sera ainsi une foi renouvelée dans l’ambition même du philosopher, dans sa prétention à connaître, à accueillir et à mettre à l’épreuve d’autres manières de se rapporter au réel, de le penser, de créer les concepts qui coïncident avec lui. En s’attachant à décrire intuitivement l’expérience, en confrontant les contenus de l’intuition aux constructions intellectuelles des sciences positives, la métaphysique peut s’élever à la dignité d’un savoir scientifique. Devenir une science « incontestée et susceptible d’un progrès rectiligne et indéfini ».

L’évolution créatrice, paru en 1907, peut dès lors se lire comme un « manifeste pour la métaphysique ». Les perspectives des premiers textes bergsoniens, centrées sur la conscience individuelle, éclatent. L’intuition philosophique prend désormais en charge le problème  de la connaissance de la vie. S’il se confronte avec précision aux thèses de la biologie évolutionniste, le coup de force de l’ouvrage tient dans la théorie de l’intelligence qu’il construit. Cette dernière est naturalisée : elle est la faculté de connaître propre à une espèce vivante, l’espèce humaine. L’intelligence ne peut dès lors appréhender le phénomène de la vie qu’à partir d’une perspective limitée. Pour le ressaisir pleinement, en sa vérité, les cadres de l’entendement peuvent-ils être dépassés ?

La vie, élan vital

C’est à ce dépassement des cadres de l’intelligence qu’on assiste dans l’ouvrage de 1907 ; la théorie de la connaissance de la vie actualise toutes les potentialités de l’intuition pour la création philosophique. Saisie au cœur des phénomènes biologiques d’individuation, de l’évolution des espèces, la vie apparaît comme un élan vital. Effort unique, qui, confronté à la matière, est cause des variations et de la création de nouvelles espèces. Cet élan se déploie dans la totalité du cosmos : chaque réalité se manifeste selon des intensités de vie, de durée différenciées, battant d’un rythme relâché dans la matière inerte jusqu’à atteindre la tension la plus élevée, dans la source de la vie-même, Dieu.

Au cœur de cette philosophie de la vie, se tracent les premiers contours d’une anthropologie philosophique. Contrairement au monde animal, la vie humaine n’est pas rivée à la seule conservation biologique de soi. L’espèce humaine est une espèce créatrice – sommet de l’évolution de la vie. Deux sens de la vie doivent ainsi être distingués. La vie naturelle, biologique, où l’espèce humaine tourne sur elle-même, construisant les artefacts nécessaires pour s’adapter à son milieu. La vie créatrice dont les manifestations dans l’invention scientifique, l’art, l’héroïsme moral témoignent d’une échappée hors du cercle de la spécificité.

Dans le dernier livre de Bergson, ces deux approches de la vie entrent en conflit. Les deux sources de la morale et de la religion écrit en 1932, ébauche un trait entre les deux grandes guerres – celle qui s’est terminée a confronté l’Europe à la mort de masse – celle qui se prépare s’esquisse dans les crises politiques, économiques, les discours de la race et de l’antisémitisme qui pétrifient les années 30. Dans Les Deux Sources, l’humanité créatrice dévoile son autre visage, celui d’une humanité meurtrière.

Comment ouvrir une société qui se ferme ?

La philosophie de la vie créatrice doit désormais rendre raison de ce qui, chez l’homme, nie le mouvement de création lui-même.  Le meurtre, la haine, les passions identitaires structurent la vie sociale humaine. Comment penser des négations, des violences politiques et morales à partir d’une métaphysique positive de la création ?

Telle est l’étrange singularité des Deux Sources. Un ouvrage marqué de part en part par les expériences de l’inimitié et de la guerre, mais dont la pointe, le troisième chapitre consacré au mysticisme et à la religion dynamique, développe une philosophie de l’amour.

La distinction du « clos » et de l’« ouvert » constitue la scansion principale de la philosophie morale bergsonienne. La morale close assure la cohésion du groupe, consolidée par des phénomènes de reconnaissance et d’affirmations jalouses du communautaire. La morale ouverte vise l’humanité toute entière. Loin de se réduire à des formules creuses, le questionnement philosophique devient pratique : comment ouvrir une société qui se ferme ?

Dans l’ouvrage de 1932, une certaine idée de l’Europe et de la modernité est mise en crise. Elle fait écho à cette « désillusion civilisationnelle », qui traverse les écrits freudiens de la première guerre. Le vingtième siècle européen naissant est celui où « ‘étranger’  et  ‘hostile’ [fusionnent] en un seul concept ». Pour le dire avec les mots de Bergson : tout étranger est perçu comme un ennemi virtuel.

Contre la clôture, le philosophe renouvelle une certaine confiance dans la culture, la connaissance, nos ressources morales et spirituelles. Mais sur ce dernier point, la question politique ne peut être évitée, exigeant de choisir un camp, de trancher en faveur des orientations politico-sociales qu’on souhaite imprimer au devenir des sociétés.

 

 

Bergson ou l'humanité créatrice, Nadia Yala Kisukidi, CNRS Éditions, 308 p., 25 €.

Nadia Yala Kisukidi est maîtresse de Conférences, agrégée et docteure en philosophie à l’Université Paris 8. Auteure de « Bergson ou l’humanité créatrice » (CNRS Editions, 2013)

 

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Machiavel, écrivain politique, par David Djaiz
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Henri Bergson ou l'humanité créatrice, par Nadia Yala Kisukidi
Zygmunt Bauman, penseur de la modernité liquide : partie 1, partie 2, par Pierre-Antoine Chardel

 

Photo : Henri Bergson © Vera-Archives/Leemage/via AFP