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Hélène Sallon : « L'Irak pourrait vite retomber dans l’ère pré-État islamique »

Written by Hélène Sallon | Feb 12, 2018 11:53:32 AM

Pourquoi avoir choisi Mossoul pour raconter ce qu'a tenté d'imposer l'Etat islamique à une population ?

La ville de Mossoul s’est rapidement imposée car c’est la seconde plus grande du pays avec ses 1,5 million d’habitants. Elle se situe au carrefour du territoire conquis par l’organisation État islamique. Par sa taille, donc, et par sa diversité socioprofessionnelle et culturelle, Mossoul était un très bon laboratoire de la société que voulait mettre en place l’État islamique. C’est une chose de soumettre 20 000 habitants ; en revanche, c’en est une autre de contrôler une métropole toute entière.

Vous qualifiez la prise de pouvoir de l’organisation État islamique sur Mossoul de progressive et peu menaçante pour ses habitants. Quelle a été la stratégie de conquête des djihadistes ?

Si militairement Mossoul est tombée en quatre jours, la chute de la ville a pris plusieurs années. Entre 2004 et 2008, Al-Qaïda a été très présent dans la ville. Et même après en avoir été chassés, les djihadistes ont réussi à reconstituer leurs réseaux. Ils sont restés insérés dans les administrations et ont su profiter du conflit entre la majorité de la population sunnite et l’État irakien à dominante chiite. La grande méfiance entre ces deux communautés a contribué à détériorer la situation sécuritaire de la ville. Ainsi, les djihadistes qui se sont faits appeler État islamique par la suite en 2014 ont entrepris de rétablir la sécurité et les principaux services publics alors en déliquescence. Ils ont remis en place la service de voirie, l'électricité et ont réparé des routes. Ils ont su montrer leur visage sympathique, si l'on peut dire, et convaincre les élites mossouliottes qui ont souffert pendant une dizaine d'années du délaissement de leur ville par l'État irakien.

Quel a été leur discours ?

Les djihadistes ont très bien compris le sentiment de marginalisation des Mossouliottes. Leurs imams ont repris les mosquées de la ville et ont promis dans leurs discours de rendre la dignité aux sunnites. Ils ont promis de refaire de Mossoul la capitale du sunnisme. Ce discours a porté d’autant plus chez les jeunes en mal d’horizon. On leur a promis une ascension sociale avec un nouveau statut, un salaire et une épouse ; bref, de devenir quelqu’un par le travail et la famille.

Les Mossouliottes ont-ils vraiment cru que l’État islamique allait être un moindre mal pour eux ?

Oui, c’était le sentiment quasi général, à quelques exceptions près. Beaucoup d’entre eux se sont laissés berner tout en sachant ce à quoi ils s’attendaient. Les restrictions rigoristes auxquelles ils ont fait face par la suite étaient en fait inscrites dans la nouvelle Constitution de la ville : les femmes en niqab, l’interdiction de boire de l’alcool, de fumer dans la rue, etc ; tout ceci était annoncé dans la Constitution de la ville qui avait été proclamée le 13 juin. Or, durant la phase de séduction, ces règles n’ont pas été appliquées. Pendant les premières semaines, tout le monde fumait encore dans l'espace public, les filles continuaient à se maquiller et n’étaient pas obligées de porter le voile. La police religieuse est ensuite apparue mi-juillet. Elle a imposé aux magasins de jeter tous leurs stocks de tenues jugées immodestes pour leur fournir des vêtements considérés comme plus respectables. Cette police a donc commencé à arrêter les contrevenants. À partir de ce moment, on pouvait être fouetté parce qu’on fumait dans la rue ou parce qu’on avait dit un mot de travers. Les djihadistes ont commencé à infliger des châtiments très durs aux femmes allant même jusqu’aux exécutions. Les Mossouliottes n’ont jamais vraiment compris ce qu'il leur était arrivé. Ils ne pensaient pas que ce salafisme djihadiste allait se concrétiser.

La reconstruction de la ville est un immense défi matériel mais aussi politique car la tentation est grande de revoir revenir un mouvement terroriste prendre la ville en main…

Il faut les aider à relever ce défi matériel. Si on ne donne pas aux gens la possibilité de reprendre le travail et d’envoyer leurs enfants à l’école, une nouvelle chance de reconstruire leur maison, il est fort probable de voir se réinstaller une organisation terroriste, quelle qu’elle soit. L’autre enjeu est de rééduquer toute une génération qui a grandi dans l’idéologie salafiste et pour qui c’est une normalité. C’est important de les encadrer. Si on ne prend pas en charge ces immenses besoins psychologiques, les populations vont demeurer déstabilisées et fragiles. N’oublions pas que beaucoup de combattants djihadistes ont pu passer entre les filets de l’armée irakienne et qu’ils reviendront à la prochaine occasion. Par ailleurs, si ces habitants ont été libérés, ils gardent encore beaucoup d’amertume envers leur État qui les a délaissés. Vu l’ampleur des destructions, ils ne considèrent pas la reprise de Mossoul comme une libération. Ils ont tout perdu. Rien ne dit qu'un nouveau groupe terroriste ne reviendra pas leur promettre de s’occuper d’eux et de les sortir de cette marginalisation.

Mais l’État irakien a-t-il les moyens d’œuvrer à cette reconstruction ?

Il n’a pas la capacité de prendre cette reconstruction en charge. Les autorités irakiennes appellent de façon récurrente à un plan Marshall. Elles ont estimé à 100 milliards de dollars les reconstructions. Certes, l'État irakien dispose d’une manne pétrolière, mais depuis la chute des cours du baril en 2014, les caisses sont vides. Le problème est que les maux qui ont précipité la chute d’un tiers du pays dans les bras de l’État islamique demeurent. C’est un pays où le confessionnalisme politique est très présent. Il n’y a eu aucun effort de réconciliation entre les sunnites et les chiites. C’est aussi un État miné par la corruption, ce qui pourrait décourager les donateurs qui souhaiteraient participer à l'effort de reconstruction. Tout est à faire pour l’Irak. Il faut continuer de l’accompagner car si on lâche le pays maintenant, il pourrait très vite retomber dans l’ère pré-État islamique. C’est important que la communauté internationale aide à la restructuration des forces armées irakiennes, à la reconstruction des villes, à la réconciliation nationale et mette fin au confessionnalisme politique.

Que pensez-vous du débat sur le sort des Français de l’État islamique supposément repentis et qui se retrouvent aux mains de la justice locale ?

Les États occidentaux dont la France fait partie n’ont pas envie de s’occuper de leurs ressortissants djihadistes. Mais il est dangereux de les laisser détenus et jugés en Irak et en Syrie. D'abord, parce qu'ils risquent la peine de mort. Si la France laissait faire, elle s'inscrirait en faux contre l'esprit des conventions des traités internationaux. Mais surtout, le scénario de 2013 pourrait se répéter. À l’époque, l’État islamique avait attaqué les prisons irakiennes et libéré environ 2000 combattants dont des Français qui ont participé à la conquête de la région. Nous ne sommes pas à l’abri que cela recommence. Ces djihadistes prisonniers seront beaucoup mieux encadrés chez nous en France. Sinon, on court le risque qu’ils réussissent encore à s’échapper et qu'ils préparent une nouvelle offensive.

Propos recueillis par Simon Blin

À lire :

L’État islamique de Mossoul. Histoire d’une entreprise totalitaire, d’Hélène Sallon. La Découverte, 288 p, 19 €

Photo : Mossoul © AHMAD AL-RUBAYE/AFP