Harcèlement et prédation : on ne combattra pas le sexisme en tombant dans le spécisme

Harcèlement et prédation : on ne combattra pas le sexisme en tombant dans le spécisme

Diffusée dans le réseau de transports francilien, la campagne de communication de la RATP, la région Île-de-France et la SNCF entend lutter contre le harcèlement dans les transports en commun. Une initiative qui pourrait être louable si les affiches n'omettaient pas une fois de plus de montrer le vrai visage de ces prédateurs du quotidien.
Par l'écrivain Vincent Message.

Pour lutter contre le harcèlement dans les transports, ce fléau qui pourrit la vie de centaines de milliers de femmes chaque jour, la région Île-deFrance (présidée par Valérie Pécresse), la RATP et la SNCF viennent de lancer une campagne d’affichage qui vise à inciter les témoins à agir et les victimes à porter plainte. Alors que la mobilisation contre le harcèlement monte en puissance depuis plusieurs années dans le monde associatif, cette initiative est louable.

Le problème est que les communicants qui l’ont élaborée n’ont rien trouvé de mieux que de représenter les harceleurs sous les traits d’un loup, d’un ours et d’un requin. Ils sont là, à l’affût, s’approchant dans le dos d’une femme qui se tient parfaitement seule, dans une forêt, dans une caverne, au fond d’un océan, accrochée à un tube de métal et regardant ailleurs. Voulant combattre cette idéologie meurtrière qu’est le sexisme, les initiateurs de cette campagne révèlent qu’ils ne sont pas sortis du tout d’une autre idéologie dévastatrice, le spécisme, et qu’ils n’ont rien compris à l’articulation des luttes politiques que nous devons mettre en place.

Recourir à la métaphore animalière finit par exempter les hommes de leur responsabilité

Jusqu’à preuve du contraire, les requins, les ours et les loups n'agressent pas les femmes dans le métro, ne violent pas les femmes dans les forêts. Les femmes sont emmerdées, agressées, violées par des hommes tout ce qu’il y a de plus banal. À ne pas oser représenter la réalité des situations vécues, à recourir à la métaphore animalière, sans doute dans le souci de ne pas stigmatiser telle ou telle catégorie de la population masculine, ces images finissent par exempter les hommes de leur responsabilité. Ce n’est pas d’abord aux victimes de réagir ou aux témoins de donner l’alerte – même s’il est bien sûr souhaitable qu’ils et elles le fassent – c’est aux harceleurs de comprendre qu’ils exercent une violence, qu’ils enfreignent la loi et encourent des sanctions pénales.

Comme cela a déjà beaucoup été dit depuis les débuts du mouvement #MeToo, les violences sexuelles ne devraient pas être traitées comme le problème des femmes qui les subissent mais comme celui des hommes qui les commettent. C’est eux dont l’éducation est à refaire, eux qui doivent se remettre en cause, eux auxquels il s’agit de rappeler ce que dit la loi et quelle grande vigilance on portera désormais à son application, jusqu’à ce que la peur change de camp.

Ces animaux sont surtout devenus nos proies

Choisir des ours, des loups et des requins, tout ce qu’il y a de plus réaliste pour incarner la prédation et la menace n’est pas simplement maladroit, mais dangereux et irresponsable. Car si ces animaux sont bien sûr de grands prédateurs dans leurs écosystèmes, ils sont surtout devenus des proies. Nos proies.

À l’échelle mondiale, les requins attaquent 80 personnes par an et en tuent entre 5 et 10. Les hommes, eux, tuent 100 millions de requins par an – essentiellement pour manger leurs ailerons, en rejetant à la mer leurs corps agonisants, à la chair moins prisée et moins rentable, pour ne pas encombrer leurs cales.

Les loups ont été exterminés en France entre la fin du XVIIIe siècle et 1940. La déforestation et l’intensité de la chasse les ont privés de leur habitat et de ces proies que constituaient pour eux les herbivores sauvages. À partir du moment où ils se sont trouvés contraints de se rabattre sur les troupeaux, leur éradication s’est accélérée. Ils n’étaient plus que 5 000 en 1800, ils ne sont réapparus qu’en 1992 et ne sont que 300 aujourd’hui.

Les ours ont été chassés depuis des millénaires pour leur peau, leur graisse, leur bile, pour leurs griffes et leurs dents. Ils ont pendant des siècles été baladés chaînes au cou, ont vécu encagés pour être exploités dans les cirques. Dans une décision rendue le 6 mars, le tribunal administratif de Toulouse vient d’ailleurs de condamner l’État français qui ne satisfait pas à son obligation de rétablissement de l’ours brun dans un état de conservation favorable. Car si l’ours est classé espèce protégée depuis 1981, la population réintroduite dans les Pyrénées ne compte que 39 individus, un nombre trop faible pour qu’elle soit viable. Pourtant, aucun plan de conservation de l’espèce n’a été adopté depuis celui qui est arrivé à son terme en 2009.

Voilà donc trois espèces avec lesquelles les hommes cohabitent difficilement, qui ont dans notre culture mauvaise réputation, et sur lesquelles nous raisonnons par préjugés hostiles et largement irrationnels plutôt qu’en fonction de connaissances avérées.

Le sexisme et le spécisme ont les mêmes origines historiques

Pour représenter les agresseurs, les images que nous allons voir tout ce mois de mars dans les couloirs de métro et sur les quais de train nous montrent de grands mammifères qui sont en réalité nos victimes, des espèces vulnérables et en voie de disparition. Les agresseurs sexuels pourront se réjouir d’être dépeints sous l’apparence de prestigieux prédateurs alors que leurs méthodes et la réalité de leurs actes sont médiocres et sordides.

Le contre-sens est d’autant plus massif que le sexisme et le spécisme ont les mêmes origines historiques : tous deux naissent de la croyance de beaucoup de mâles qu’ils peuvent dominer et violenter celles et ceux sur lesquelles leur force physique ou leur habileté technique leur permettent de prendre le dessus. Tous deux se renforcent dès que ces hommes estiment que leurs désirs ressortent d’un intérêt supérieur au besoin de sécurité et de liberté des femmes ou au besoin de survie des animaux. C’est en ce sens que Jacques Derrida parlait de « carnophallogocentrisme ». Ce mot-valise peut faire peur mais il est à vrai dire limpide : le sujet mâle s’est le plus souvent défini comme celui qui tue les animaux pour manger leur viande, s’approprie les corps féminins de gré ou de force, et se vante de maîtriser la raison.

« Ce ne sont pas les hommes que l’on stigmatise, ce sont les prédateurs », s’est justifiée Valérie Pécresse. Mais comment faire changer les comportements sans affirmer clairement que les violences sexuelles sont le fait d’hommes ordinaires, humains et rien qu’humains, et qu’elles ont lieu pour bon nombre d’entre elles non pas dans l’obscurité des forêts, mais dans la lumière quotidienne des cercles amicaux, de la famille ou du couple ?

La région, la RATP et la SNCF devraient stopper cette campagne, comme le leur demandent cette semaine les écologistes franciliens, et revoir leur copie. La cause des femmes mérite mieux que des images qui dédouanent les hommes. La cause des victimes de violences mérite mieux que des métaphores qui valorisent les prédateurs. Et on ne fera pas reculer la domination des hommes sur les femmes tant qu’on n’aura pas pris conscience qu’elle est étroitement nouée, par des liens historiques et psychologiques très solides, à la domination massive, catastrophique et meurtrière que nous exerçons sur les animaux.

 

Vincent Message est écrivain. Son dernier roman, Défaite des maîtres et possesseurs (Seuil, 2016, Prix Orange du Livre), imagine un monde dans lequel les hommes ne sont plus l’espèce dominante, mais une espèce assujettie, à laquelle les nouveaux venus réservent les sorts que nous faisons connaître aux animaux.

 

Photo : Affiche de la nouvelle campagne de lutte contre le harcèlement dans les transports en commun diffusée par la région Île-de-France, la RATP et la SNCF © RATP/Twitter