Nous aussi, hommes, sommes solidaires des femmes harcelées

Nous aussi, hommes, sommes solidaires des femmes harcelées

Dans une tribune, 41 hommes saluent le mouvement d'émancipation des femmes à la suite de l’affaire Weinstein et s'associent au combat commun des femmes et des hommes pour plus d'égalité.

Cet appel a la particularité d’être signé exclusivement par des hommes qui sont atterrés par l’ampleur des harcèlements, viols et persécutions que révèle l’actuelle déferlante de dénonciations féminines. Nous n’avons pas de notoriété sociale particulière et contrairement à l’habitude, ce texte n’est pas initié par des célébrités. Nous nous autorisons simplement de notre condition d’homme et nous souhaitons que de très nombreux autres hommes, même célèbres, nous rejoignent. 

À la suite de l’affaire Weinstein, des collectifs de femmes dénoncent depuis des mois les systèmes masculins d’agressions sexuelles dans des milieux très divers. Soulignons d’abord que, contrairement à une petite rengaine insistante, nous ne ressentons en tant qu’hommes aucune solidarité avec les tyrans masculins ni avec la multitude servile qui s’enrôle derrière eux. Nous n’avons aucune solidarité d’abord pour des raisons historiques dues à la « fabrique des garçons » [1]. Les tyrans masculins oppriment ou ont opprimé tous ceux qui ne sont pas de « vrais » hommes, c’est-à-dire les enfants, les homosexuels, les non bagarreurs, les « intellos ». Ce sexisme — car c’en est un — sévit et produit des ravages depuis des décennies... et des siècles dans les communautés masculines enclavées.

Nous sommes abasourdis et violemment choqués par l’actuelle déferlante de révélations d’agressions sexuelles. Comme dans la « horde primitive » décrite par Freud [2], les mâles dominants imposent l’arbitraire de leurs fantasmes sexuels par leur pouvoir économique et social, et parfois physique. Arrêtons-nous sur trois exemples (certainement parmi des centaines). Des actrices postulantes ou même confirmées sont soumises au chantage permanent à l’emploi. Si elles veulent obtenir tel rôle ou conserver leur place, elles doivent se laisser masser nues, regarder un plus puissant se masturber devant elle, ou encore tenir la verge de celui-ci pendant qu'il pisse [3]. Et si le chantage à l’emploi ne suffit pas, les actrices sont physiquement menacées, comme quand un producteur se saisit d’une carabine en déclarant « tu sais, je suis capable de te tuer » [4]. 

Dans le syndicat étudiant de l’UNEF entre 2006 et 2013, les femmes obtiennent ou conservent leurs places dans la structure selon le bon vouloir et le bon plaisir des dirigeants hommes. Pour résumer, si tu veux obtenir ceci ou cela, tu couches ! 

Dernier exemple plus ancien : dans la banlieue de Fontenay-sous-bois, Nina et d’autres jeunes filles sont violées tous les jours par des dizaines de jeunes hommes pendant six mois. Les violeurs se passent Nina de bande à bande. Ils la frappent. Ils la menacent d’incendier son appartement et de s’en prendre à son frère et à sa mère si elle parle… Elle se tait. Après la fin des viols, trois garçons ont continué à la battre quand ils la croisaient. Un jour de 2005, elle a perdu connaissance sous les coups. Transférée à l’hôpital, elle a parlé. 

Dans ces systèmes très hiérarchisés, l’interdit fondamental est de divulguer le fonctionnement à l’extérieur. C’est l’omerta des mafias. De très nombreuses personnes savent et se taisent pendant des années par crainte des représailles ou par lâcheté. Nous, adversaires des mâles dominants et qui ne les combattons probablement pas suffisamment, nous saluons le courage et l’intelligence stratégique de ces luttes féminines. Décrire les faits de façon détaillée sans citer de noms, si on n’est pas soi-même personnellement concernée, encourage les victimes à porter plainte personnellement. Assurer la diffusion la plus large à ces dénonciations collectives met les tyrans sous la menace. La peur change de camp et le pouvoir du tyran et de son système peut être abattu. Un certain nombre de prédateurs ont d’ailleurs déjà été promptement débarqués par leurs directions. 

À tous ceux qui ont été victimes de ces chasseurs déshumanisants, aux enfants victimes des prêtres pédophiles, aux homosexuels persécutés, aux femmes brutalisées ou forcées par des mâles se croyant supérieurs, nous disons que c’est à vous que va notre solidarité. Nous soutenons votre combat sans l’ombre d’une fausse « solidarité masculine », car c’est d’une solidarité en humanité dont il s’agit ici, au-delà des sexes. Notre espoir est que la déclaration présente puisse être une contribution, même modeste, à ce combat. 

 

Les signataires :

Claude Quantin, sociologue retraité ; Arnaud ACHER, directeur associé ; Dominique BENOIT, retraité, ancien adjoint au maire d'Ille-sur-tet ; Jean-Louis BERNARD, directeur de village de vacances ; Corentin BICHET, fonctionnaire ; Reynald BRETON, chef d’entreprise ; Alain BROUTIN, enseignant ; Bernard BUCQUET, technicien Orange ; Jean-Baptiste CADEAU, régisseur général ; Serge CASTELLI, intermittent du spectacle ; Laurent CHOQUET, directeur technique ; Julien « Bart » COCQUEREZ, directeur technique ; Jean-François COSTEMALE-LACOSTE, médecin psychiatre ; Yves Courtin, cadre de santé ; Alain CUNY, prêtre ; Guillaume DESNOULET, technicien spectacle vivant ; Maxime FABRE, régisseur son ; Pierre GAUCHER, chef de projet IT ; Jean-Paul GERMAIN, retraité ; Remy HUET, retraité, syndicaliste ; Alain LAROUZEE, chef d’entreprise retraité ; Marc LE GLATIN, directeur de théâtre ; Hervé LONCHAMP, directeur technique ; Alexandre MALADRIE, technicien son ; Patrick MAZINGUE, chef d’entreprise retraité ; Charles NEUBACH, artiste ; Abdou N’GOM, chorégraphe-interprète ; Balthazar NICOLAS, directeur Général ; Enrick OLIVE, physicien ; Fabien OLIVIERO, technicien son ; Olivier PALLUAULT, consultant-chercheur ; Augusto PASSINI, enseignant retraité ; Cyrille PELTIER, musicien, ingénieur du son ; Bruno PERSEVAL, retraité ; Bernard PIETTE, retraité ; Benoit PINERO, administrateur de festival ; Jérôme POULENARD, professeur des Universités, écologue ; Gilbert POUTHAS, retraité, syndicaliste ; Claude QUANTIN, retraité, sociologue ; Patrice RIU, conseiller municipal ; Bruno SIMON, sociologue ; Alain Veysset, professeur des écoles retraité.

 

(1) Pour en finir avec la fabrique des garçons, Sylvie Ayral, vol. 1 et 2, MSHA, 2014. Des travaux  montrent que les transgressions des garçons à l'école sont, le plus souvent, des conduites liées à la construction même de leur identité masculine.
(2) « 456 actrices suédoises accusent », Anne-Françoise Hivert, Le Monde, 9/11/2017 
(3) « Harvey est mon monstre aussi », Salma Hayek, New York Times, 13/12/2017 
(4) Totem et tabou (1913), Sigmund Freud, in Oeuvres complètes, PUF, 1998 et Malaise dans la civilisation (1929), Sigmund Freud, traduit de l'allemand par Aline Weill, Payot, 2010. Freud a construit le concept sociologique de « horde primitive » dans laquelle le « Vieux », cruel et sanguinaire impose à toute la communauté l'arbitraire de ses pulsions et impulsions et se réserve la jouissance de toutes les filles. 

 

Photo : Uma Thurman lors de la montée des marches au Festival de Cannes en 2014, entourée de Quentin Tarantino et Harvey Weinstein, dont elle dénonce les agressions à caractère sexuel dans le New York Times du 3 février 2018 © Ex Nihilo/Arte France