Halte au carnage des poissons

Halte au carnage des poissons

A l'occasion de la journée mondiale pour la Fin de la Pêche, des chercheurs et universitaires français et anglo-saxons spécialistes des animaux aquatiques alertent sur les ravages de cette pratique dans le monde.

Les poissons souffrent, les poissons veulent vivre[1]. Comme nous. De notre fait, ils subissent des tortures et des agonies innommables. Nous pouvons bien sûr mettre un terme aux souffrances et aux morts causées par la pêche et la pisciculture : nous n’avons nul besoin de consommer les corps des poissons ou d’en nourrir d’autres animaux.

Nous tuons chaque année beaucoup plus de poissons qu’il n’y a d’étoiles dans notre galaxie. Entre mille et trois mille milliards de ces êtres sensibles et intelligents meurent dans des conditions effroyables dans le plus grand silence[2].

Nos sociétés sont spécistes. Nous octroyant pour un oui ou pour un non un droit de vie ou de mort sur les autres êtres sentients de la planète, elles sont dramatiquement injustes. La logique et la justice voudraient que nous prenions en compte les intérêts, non des seuls humains, mais de tous les êtres qui peuvent en avoir, c’est-à-dire tous ceux qui peuvent souffrir et éprouver du plaisir[3]. Humain ou non, ce que chacun de nous éprouve est tout ce qui a de l'importance pour lui. L’éthique, c’est tout simplement prendre en compte les autres, considérer ce qu’ils vivent, y attacher une importance à la mesure de celle qu’elle revêt pour eux-mêmes.

Au coeur du système spéciste

Dominant aujourd’hui toutes choses et tous êtres, nous croyons nous situer définitivement au centre et au-dessus du reste du monde, et nous appréhendons naïvement les autres animaux comme plus ou moins « éloignés » et plus ou moins « inférieurs ». Notre spécisme semble en effet très intuitif : les autres êtres sentients ne reçoivent une éventuelle considération que lorsque d’une façon ou d’une autre ils nous paraissent « proches », par l’apparence, par la taille, par les comportements ou par la communication.

Nous considérons ainsi plus facilement les (gros) mammifères que les « volailles », qui elles-mêmes nous paraissent plus « évoluées » que les reptiles. Les poissons, eux, sont perçus comme « primitifs » : des animaux « inférieurs » aux capacités « peu développées ». Comme ils évoluent sous les eaux, ne crient pas, ne nous dérangent pas, ils ne font aucun relief dans nos représentations[4]. Ils ne suscitent ni curiosité, ni sympathie. On ne se représente pas spontanément ce qu’ils peuvent vivre, ni ne pense jamais à se mettre à leur place. Les gros mammifères ont beau n’être que des animaux et souffrir de notre mépris, ils existent un tant soi peu dans notre imaginaire, même si c’est en fin de compte pour nous servir de faire-valoir, pour être asservis ou bien traqués et tués. Les poissons, eux, n’existent aucunement : leurs tourments et leur massacre ne provoquent aucune réaction. Ils restent considérés comme de pures ressources, une sorte de minerai à exploiter ou de végétal à cultiver à la manière des céréales. Ils fournissent simplement de la matière nutritive, éventuellement une denrée goûteuse particulière.

Au delà des clichés, des individus

Si l’on ne s’efforce pas d’aller voir ce qui se joue dans le monde réel, derrière le décor de théâtre de nos représentations et de nos affects, les poissons n’ont guère de chance d’émerger à notre conscience.

Pourtant, depuis des décennies, les études en éthologie des poissons s’accumulent. Démonstration est faite qu’ils ressentent la douleur, ont une intelligence comparable à celle des vertébrés terrestres et une vie sociale riche[5].

La réalité est donc bien autre chose que ce qu’on en appréhende spontanément. La souffrance des autres existe, même lorsque nous n’y prêtons pas attention. La vie subjective, de sensations et d’émotions, des êtres sentients est une réalité du monde. Et la souffrance des poissons est assourdissante pour qui prête attention au monde réel – elle est assourdissante pour qui la voit. Elle fait irruption comme une déflagration effroyable dans l’univers pacifié des représentations culturelles qui organisent le silence et l’invisibilité.

De nombreux poissons pêchés de par le monde mettent très longtemps à mourir. Capturés dans les profondeurs des océans et remontés dans les filets, ils éclatent littéralement sous l’effet de la décompression : les vessies natatoires ou les estomacs sortent par la bouche, les yeux des orbites. Beaucoup sont néanmoins encore vivants lorsqu’ils sont déchargés sur les ponts des navires. Parmi ceux-là, ceux qui sont éviscérés à vif agonisent bien souvent pendant une demi-heure, voire une heure, quand d’autres s’asphyxient à l’air libre et succombent au bout d’une à trois heures de supplice[6].

Le traitement que nous réservons aux poissons soulève une des questions morales les plus importantes de notre temps. Parce que c’est en milieu aquatique que les humains répandent à la plus grande échelle la souffrance et la mort. En plus de cesser de consommer des poissons à l’échelle individuelle, nous devons nous mobiliser dès aujourd’hui pour établir des politiques de reconversion des travailleurs de la pêche et la pisciculture et obtenir au plus tôt l’interdiction de ces activités[7].

 

[1] Cf. Collectif de chercheurs, « Prendre au sérieux les intérêts des poissons », Libération du 24 mars 2017.

[2] De même que des centaines de milliards de céphalopodes, pieuvres, seiches et calmars, et des myriades de crustacés, homards, crabes, crevettes… Cf. Alison Mood, « Combien de poissons sont pêchés par an ? », Les Cahiers antispécistes n° 34, janvier 2012 (extrait du chapitre 19 du rapport Worse things happen at sea : welfare of wild caught fish publié en 2010 sur le site fishcount.org.uk, traduit de l’anglais par Emmanuelle Barraud).

[3] Peter Singer, L’Egalité animale expliquée aux humain-es, éd. tahin party, 2011.

[4] Joan Dunayer, Poissons. Le carnage, éd. tahin party, 2011 [2004] ; Yves Bonnardel, « La pêche, une vraie boucherie », Les Cahiers antispécistes n° 2, janvier 1992.

[5] Pierre Sigler, « L’intelligence des poissons » et « La vie sociale des poissons », Le Huffington Post, 2014.

[6] Alison Mood, « Le pire a lieu en mer », Les Cahiers antispécistes n° 34, janvier 2012 (extrait traduit du rapport Worse things happen at sea : welfare of wild caught fish)

[7] Une campagne mondiale, « Qui sont les poissons ? » vise à faire connaître les animaux aquatiques sentients en tant qu’individus dont on doit moralement prendre en compte les intérêts, et donne lieu ce 24 mars à une Journée mondiale pour la Fin de la Pêche et des élevages aquacoles.

 

Signataires :

Françoise Armengaud, philosophe, M. C. Université Honoraire de Paris X – Nanterre (France) ; Christiane Bailey, doctorante en philosophie, Université de Montréal, Québec (Canada) ; Jonathan Balcombe, biologiste, auteur de What a Fish Knows (USA) ; Judith Benz-Schwarzburg, philosophe, Unité d'éthique et Human-Animal Studies, Institut de recherche Messerli, Université de médecine vétérinaire de Vienne (Autriche) ; Jonathan Birch, professeur adjoint de philosophie, London School of Economics (Royaume-Uni) ; Yves Bonnardel, essayiste, chercheur associé à la SFR Pensée critique, Grenoble (France) ; Sabine Brels, docteur en droit, directrice du projet Global Animal Law (GAL) ; Florence Burgat, philosophe, directrice de recherche à l'INRA (France) ; Paola Cavalieri, philosophe, co-éditrice de The Great Ape Project (Italie) ; Stephen R. L. Clark, philosophe, professeur émérite à l'Université de Liverpool (Royaume-Uni) ; Emilie Dardenne, maîtresse de conférence d'anglais et d'études animales, Université de Rennes 2 (France) ; Nicolas Delon, philosophe, post-doc à l'Université de Chicago (USA) ; Élise Desaulniers, auteure (Canada) ; Philippe Devienne, vétérinaire et philosophe (France) ; Sue Donaldson, philosophe, écrivaine et avocate (Canada) ; Mylan Engel Jr., professeur de philosophie à la Northern Illinois University (USA) ; Robert Garner, professeur de théorie politique, Université de Leicester (Royaume-Uni) ; Martin Gibert, philosophe, chercheur en éthique à l'Université de Montréal (Canada) ; Valéry Giroux, juriste, philosophe et coordonnatrice du Centre de recherche en éthique de Montréal (Canada) ; Astrid Guillaume, sémioticienne, Sorbonne Université, Co-présidente de la Société française de Zoosémiotique (France) ; Laurence Harang, professeur et docteur en philosophie (France) ; Stevan Harnad, professeur de sciences cognitives, Université du Québec à Montréal (Canada) ; Catherine Hélayel, avocate, présidente de l'association Animal, Justice et Droit (France) ; Oscar Horta, professeur de philosophie à l'Université de Saint-Jacques-de-Compostelle et co-fondateur de Animal Ethics (Espagne) ; Ramona Ilea, professeure agrégée et directrice du département de philosophie, Pacific University, Oregon (USA) ; François Jaquet, philosophe, chercheur postdoctoral, Université de Birmingham (Royaume-Uni) ; Kathie Jenni, professeure de philosophie et directrice des Animal-Human Studies, Université de Redlands, Redlands CA (USA) ; Robert C. Jones, professeur agrégé de philosophie, California State University (USA) ; Will Kymlicka, professeur de philosophie, Université Queen' s, Kingston (Canada) ; Renan Larue, professeur de littérature à l'Université de Californie, Santa Barbara (USA) ; Thomas Lepeltier, essayiste, membre associé du Oxford Centre for Animal Ethics (Royaume-Uni) ; Ninon Maillard, historienne du droit, Université de Nantes (France) ; Jeffrey Masson, auteur de livres sur la vie émotionnelle des animaux (Royaume-Uni) ; Josh Milburn, philosophe, Université de York (Royaume-Uni) ; Susana Monsó, philosophe, Unité d'éthique et d'études sur l'homme et l'animal, Institut de recherche Messerli, Université de médecine vétérinaire de Vienne (Autriche) ; Richard Monvoisin, didacticien des sciences, co-directeur de la SFR pensée critique, Grenoble (France) ; David Olivier, philosophe (France) ; Angie Pepper, chercheuse postdoctorale, CRÉ, Université de Montréal (Canada) ; Pierre-Yves Quiviger, philosophe, professeur à l'Université de Nice Sophia Antipolis (France) ; Philippe Reigné, professeur de droit, Conservatoire National des Arts et Métiers (France) ; Estiva Reus, rédactrice à la revue Les Cahiers Antispécistes (France) ; Matthieu Ricard, moine bouddhiste et auteur (Népal) ; Bernard E. Rollin, professeur émérite de philosophie, de sciences animales, de sciences biomédicales, bioéthicien, Université d'État du Colorado (USA) ; Mark Rowlands, écrivain, professeur de philosophie, Miami (USA) ; Alain Roy, professeur de droit à l’Université de Montréal (Canada) ; Pierre Sigler, auteur spécialisé en neurosciences et éthologie cognitive du poisson (France) ; Peter Singer, professeur de bioéthique, Université de Princeton (USA) ; Enrique Utria, philosophe, chercheur post-doctorant à l'Université de Rouen (France) ; Tatjana Visak, éthicienne, Université de Mannheim (Allemagne) ; Dinesh Wadiwel, théoricien politique, Université de Sydney (Australie) ; Steven M. Wise, avocat, professeur, écrivain, président du Nonhuman Rights Project (USA)

 

Photo : Des marins de la "Grande Hermine", chalutier-congélateur de 61 mètres, et dernier morutier français, pêchant le cabillaud dans les mers situées au-dessus du cercle polaire et vidant leur chalut en mer de Barents. Septembre 2004  ©  MARCEL MOCHET/AFP