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Les Guignols de l'Info : « Voilà, c'est fini ... »

Written by Marlène Coulomb-Gully | Jun 22, 2018 9:40:00 AM

C’est avec ces mots d’une chanson de Jean-Louis Aubert que les Guignols ont accueilli, ce vendredi 1erjuin 2018, la décision de la direction de mettre un terme à l’émission emblématique de Canal Plus. Ou faut-il écrire de « feu Canal Plus », tant il est vrai que depuis son rachat par Vincent Bolloré en 2015, la chaîne n’a plus rien à voir avec la version « Canal historique » ? Autant dire que pour de nombreux téléspectateurs et téléspectatrices, les Guignols étaient depuis longtemps sortis des radars. 

Dans la France des années 1990, tout le monde parle « Guignols »

Face au comique très « premier degré » du Bébête Show de TF1, qui a connu son âge d’or durant les années 1980 et l’ère Mitterrand, les Guignols se sont très vite imposés par la qualité de leur humour mêlant la farce la plus bouffonne et l’ironie la plus subtile, dans une connivence jamais démentie avec leur public : jusqu’à trois millions de téléspectateurs et téléspectatrices au faîte de leur gloire.

Le « Travailleurs, travailleuses, on vous ment, on vous spolie » d’Arlette Laguiller, « Li spice di counasse » de Ben Laden, « A l’insu de mon plein gré » de Virenque, «  Et pis c’est tout » de l’entraîneur Philippe Lucas, le « pays de merde » de Jospin, la « boîte à coucou » de Johnny et la « boîte à cons » de TF1 : dans la France des années 90, tout le monde parle Guignols, dans les cours des écoles comme devant les machines à café des entreprises.

On prête aux Guignols le pouvoir de faire et de défaire les hommes politiques : Jacques Chirac en 1995 leur devrait sa victoire avec le célèbre « Mangez des pommes » de sa marionnette…. que le Supermenteur de 2002 n’a pu détrôner. Leur critique de l’homo politique, de la langue de bois et du double langage qui sévissent en politique leur vaut d’être jugés « d’utilité publique » par le constitutionnaliste Guy Caracassonne et qualifiés de « meilleurs éditorialistes de France » par le sociologue Pierre Bourdieu. La Weltanschauung des Guignols est indissociable du positionnement politique de leurs auteurs.

« On nous a dit moins de politique et plus de Kim Kardashian et de Kanye West »

Le rire faisant recette, il est devenu une modalité dominante du discours des médias : depuis les années 2000, les humoristes sont omniprésents sur toutes les chaînes de télévision comme de radio, banalisant de facto « l’esprit Canal » et son emblématique émission. La rémanence des marionnettes de Chirac et de « PPD », le présentateur vedette du pseudo journal (« A Tchao, bonsoir »), alors même que leurs personnages ont disparu de la vie publique, est symbolique de l’usure de la formule, que le rachat de Canal Plus par Vincent Bolloré n’a fait qu’accélérer.

« On nous a dit moins de politique et plus de Kim Kardashian et de Kanye West. Ils voulaient qu’on écrive sur ce qu’ils appellent la pop culture en se basant sur les 100 personnalités les plus influentes », explique l’un des auteurs recrutés en 2015 pour renouveler l’émission satirique (Le Scan Télé du Figaro.fr, 10/09/2015). Un nouveau décor et un nouveau générique, l’introduction de nouvelles marionnettes (à la renommée internationale), la mise en scène d’une actualité plus people et moins centrée sur l’hexagone, et des saynètes traduites en anglais et en espagnol pour permettre leur diffusion au-delà de l’espace national, illustrent le changement d’orientation de la formule qui redémarre en septembre 2016. Symbolique de cette mutation, le remplacement de la marionnette de PPD par… celle du Commandant Sylvestre ! Qui, mieux que cette figuration historique de la World Compagnie, désormais aux manettes de l’émission, pouvait incarner la nouvelle ligne éditoriale de la chaîne ? Et l’on se demande si sa présence doit être lue comme le signe du cynisme le plus absolu d’une nouvelle direction qui affiche ainsi ses valeurs, ou un ultime pied de nez des humoristes des Guignols qui ce faisant la dénoncent. Quoi qu’il en soit, le changement de dispositif ne fait pas recette et la sanction est immédiate : l’audience chute à 400 000 téléspectateurs et téléspectatrices fin 2016. Le remplacement de la marionnette du Commandant Sylvestre par l’étrange attelage de celles d’Anne-Sophie Lapix et de Jacques Chirac (le retour du refoulé ?) ne peut rien contre la médiocrité de bien des saynètes, trop longues et trop peu mordantes, les voix souvent peu ressemblantes et un humour parfois border line.

L’éviction du politique au profit de ce qui devait être la victoire de l’économique par la soumission aux impératifs marketing et financiers n’a pas permis de sauver le soldat Guignol. On peut s’en désoler : Vincent Bolloré qui n’a jamais caché son souhait de mettre un terme à l’émission qu’il jugeait trop impertinente et libre – à l’image de ce que fut Canal Plus –, est parvenu à ses fins, parachevant ainsi la mise au pas de la chaîne. Mais on peut aussi voir dans la désaffection du public, une raison d’espérer. L’échec de la nouvelle version des Guignols ne peut-il être lu comme le signe de son exigence, et l’attente d’un humour moins formaté et in fine, plus politique ? En effet, la banalisation du rire dans le discours des médias ne rend que plus nécessaires ces oasis de « libre raillerie » où, à en croire le philosophe, la véritable pensée puisse se ressourcer et se réarmer (Jankélévitch, L’ironie, Paris, Flammarion, 1964).

En attendant, c’est sûr : « Vous pouvez éteindre la télévision et reprendre une activité normale »…

 

Photo : © STEPHANE DE SAKUTIN/AFP