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Gouverner sur la corde raide, le défi de Pedro Sanchez

Written by Agathe Cagé | Aug 27, 2018 8:36:38 AM

Certaines arrivées au pouvoir se veulent en majesté, mises en scène dans un cérémonial qui prend pour décor la cour du Louvre. D’autres se font dans des circonstances plus chaotiques, mais n’en représentent pas moins des victoires historiques. La nomination du socialiste Pedro Sanchez à la tête du gouvernement espagnol s’inscrit incontestablement dans cette seconde catégorie. L’adoption, le 1er juin dernier, de sa motion de censure à l’encontre de Mariano Rajoy par cent quatre-vingt parlementaires – alors que son parti, le PSOE, n’a que quatre-vingt quatre députés au Congrès – a avant tout dit l’absolue nécessité d’écarter du pouvoir en Espagne un Parti populaire au cœur, selon les juges, d’un « authentique système de corruption institutionnalisé ». Près de trois mois plus tard, celui qui a su associer ses premiers jours comme Premier ministre à des actes forts sur la scène nationale comme européenne fait face à un défi de poids : gouverner l’Espagne sans provoquer d’élections législatives anticipées dans un contexte de fragilité politique inédite.

Peut-on gouverner sans majorité, sans alliés politiques réels et sans possibilité de s’appuyer sur la dynamique démocratique impulsée par le passage par les urnes ? La situation espagnole actuelle a de quoi donner du fil à retordre à tous les théoriciens de la science politique. Même si Pierre Rosanvallon a souligné en 2015, dans Le bon gouvernement, qu’au regard des limites d’une expression uniquement majoritaire de la volonté générale à travers le vote, le « bon gouvernant » devait présenter aujourd’hui deux qualités, l’intégrité et le parler vrai, il n’est pas certain que ces qualités suffisent à Pedro Sanchez pour asseoir sa légitimité à la tête du gouvernement espagnol au-delà de quelques mois.

L’intégrité n’est pas une option pour Pedro Sanchez ; elle fait partie du deal initial. C’est parce que les juges ont prononcé vingt-neuf condamnations, équivalentes en cumulé à trois cents cinquante-et-un ans de prison, et mis à jour un réseau délictuel de financement du Parti conservateur impliquant anciens dirigeants du parti et entrepreneurs véreux de 1999 à 2005, que le chef du PSOE, après avoir échoué à former une coalition à l’issue des élections de novembre 2015, est parvenu au pouvoir. Quant au parler vrai, on voit difficilement quel autre choix pourrait faire celui qui a promis mesures sociales et régénération démocratique d’une Espagne qu’il veut transformer et moderniser tout en assurant qu’il respecterait les engagements européens du pays et assurerait sa stabilité économique et budgétaire. En choisissant ce chemin escarpé, Pedro Sanchez, récent rescapé des oubliettes de l’échec politique, joue son avenir à quitte ou double : peu nombreux sont les observateurs qui parient sur sa réussite, ce qui rendrait celle-ci d’autant plus remarquable.

Casse-tête budgétaire

La composition du gouvernement, majoritairement féminin et très pro-européen, de celui dont l’ambition dépasse largement la seule gestion des affaires courantes, a été saluée par la presse espagnole comme par la presse européenne. Sa décision d’accueillir l’Aquarius et ses six cents vingt-neuf migrants a remis l’Espagne au premier rang sur la scène diplomatique et a permis à Pedro Sanchez de se positionner, à quelques mois des élections européennes, comme un leader de la gauche européenne. Voilà pour les premières victoires du nouveau chef du gouvernement espagnol. Mais les chausse-trappes s’ouvrent sous ses pieds plus vite que dans une aventure de Lara Croft. Car il lui est impossible d’échapper à un dossier : celui de l’équation budgétaire.

À ce titre, le revers parlementaire que le gouvernement de Sanchez, à la tête d’une coalition associant sept partis, a connu le 27 juillet dernier, a sonné comme un avertissement. Quelques heures avant un vote sur le budget, Podemos, le Parti démocratique catalan et l’Esquerra Republicana de Catalunya – trois formations qui ont fait le succès de la motion de censure contre Mariano Rajoy – lui ont retiré leur soutien en décidant de s’abstenir. Alors même qu’il est impossible aux quatre-vingt quatre parlementaires socialistes d’adopter seuls, dans un Congrès qui compte trois cents cinquante sièges, un projet de budget. Le résultat du vote a été sans appel : quatre-vingt huit voix pour, cent soixante-treize contre et quatre-vingt six abstentions. Pedro Sanchez ne peut toutefois pas faire siennes les revendications budgétaires de Podemos – qui réclame qu’il soit dérogé à la loi de stabilité budgétaire –, s’il veut respecter ses engagements initiaux vis-à-vis de Bruxelles et d’autres de ses partenaires politiques. Le casse-tête chinois est aujourd’hui espagnol.

Le chemin de crête sur lequel avance Pedro Sanchez est plus qu’étroit. Au titre des mesures sociales et du symbole de gauche, son annonce d’un nouvel impôt sur les banques dédié au financement des retraites marque une volonté véritable de trouver des solutions innovantes et progressistes dans un pays dans lequel la Sécurité sociale est fortement déficitaire. Le souhait du gouvernement de faire passer l’objectif de déficit de l’Espagne de 1,3% à 1,8% du produit intérieur brut montre également que le chef du gouvernement socialiste ne s’interdit nullement de trouver de nouvelles marges de manœuvre budgétaire par la dépense publique. Mais la loi de stabilité budgétaire est pour lui intouchable, car c’est la crédibilité de toute son action qui est en jeu. Le compte à rebours a commencé pour Pedro Sanchez car il ne lui reste plus qu’une poignée de jours pour convaincre ses alliés : le conseil des ministres doit approuver le 24 août le plafond de dépenses, qui devra être validé par le Congrès sous un mois.

Dégel en Catalogne

Même s’il parvient à franchir le cap des discussions budgétaires, Pedro Sanchez sera loin d’avoir atteint le sommet de l’Everest de ses complications politiques. Il se retrouvera en effet face à une difficulté aussi redoutable que le ressaut d’Hillary : l’épineux dossier du dégel en Catalogne. Alors que les indépendantistes ont permis le succès de la motion de censure, et par conséquent son accession au pouvoir, Pedro Sanchez ne pourra pas longtemps se contenter de l’ingénieuse solution mise en place pour commencer à débloquer la situation entre Madrid et Barcelone, à savoir la réactivation de la commission bilatérale État-Generalitat, qui ne s’était pas réunie depuis sept ans. Éviter les questions politiques en se concentrant sur le traitement de sujets techniques ne peut durer qu’un temps. On voit difficilement comment le nouveau chef du gouvernement, même en déployant des trésors de subtilité dans les discussions, évitera à court terme le conflit, au regard de l’incompatibilité des positions des parties en présence.

Le bilan, après trois mois, du gouvernement le plus minoritaire de l’histoire de l’Espagne est paradoxal. Beaucoup s’attendaient à ce que Pedro Sanchez soit, par défaut de légitimité démocratique et d’assise populaire, contraint à déclencher rapidement des élections anticipées qui consacreraient une nouvelle fois l’effacement du PSOE sur la scène politique espagnole. Les dernières enquêtes d’opinion révèlent en fait un rapport de force totalement inverse. La cote de popularité de celui que les Espagnols surnomment El Guapo grimpe en flèche et le PSOE est donné victorieux, avec près de 30% des voix, en cas d’élections législatives anticipées. Mais si Pedro Sanchez, après avoir annoncé ne pas vouloir précipiter les élections, les provoque au regard des sondages, l’accusation de calcul politique risque de n’être pas loin. Peut-il toutefois vraiment et raisonnablement se contenter de l’incertitude au quotidien que lui imposent la faiblesse de son groupe parlementaire et la fragilité extrême de la coalition qui l’a porté à la tête de l’Espagne ? La transformation du pays qu’il ambitionne de conduire ne saurait avoir comme socle de son succès un argile si friable.

 

Photo : Pedro Sanchez © AFP PHOTO / PIERRE-PHILIPPE MARCOU