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Gloire à un coach colossal

Written by Alexis Brocas | Jun 18, 2018 9:44:05 AM

À rebours de la doxa narrative contemporaine – qui clame la mort des héros et de leurs idéaux mortifères, et encourage in petto chacun à se comporter comme un Machiavel au petit pied –, l'auteur monumental et britannique David Peace érige un mausolée de 800 pages à la mémoire d'un chercheur d'absolu : le grand Bill Shankly, qui entraîna quinze ans durant le club de foot de Liverpool.

Qu'est-ce qu'un héros populaire ? Selon l'écrivain, un homme de superlatifs, mais pas seulement. Travailleur infatigable (qui « refait les matchs », le soir, chez lui, avec couteaux et fourchettes), meneur génial, entraîneur dévoué à son public (qui tenta de répondre à toutes les lettres qu'il reçut), Shankly repeindra quand même au cirage les testicules d'un joueur coupable d'avoir frappé un adversaire agressif, afin qu'il puisse les exhiber devant les représentants de la ligue pour plaider la légitime défense ! En fait, Shankly associe roublardise et quête d'absolu ; en somme, la bravoure du Roland de la geste et la ruse du Renart du roman. Comme tout héros, il a sa belle, Ness : pour lui offrir la quiétude dont elle rêvait, il s'arrêta en pleine gloire. Mais usa ensuite du moindre prétexte pour retourner au stade.

Rouge ou mort reproduit la structure de cette vie. Une première partie recueille les faits de Shankly à Liverpool, et certes il faut un tropisme footballistique pour l'apprécier car elle ressemble à un compte rendu de match infini, reposant sur les plus simples des figures de style : la répétition, l'anaphore, l'épiphore – qui avaient déjà permis à David Peace de transformer les intrigues noires de sa trilogie tokyoïte en invocation aux morts. Mais ces figures sont aussi celles de la chanson de geste et conviennent d'autant mieux à la vie de Shankly qu'elle-même se structure en répétitions. Une fiche de match est après tout un concentré de narration conçu pour se déployer dans l'esprit du lecteur passionné ; et c'est ce qu'écrit Peace… sur quinze saisons.

Mais, à travers les notations factuelles, perce l'histoire de l'Angleterre – les grèves des mineurs, la montée d'une violence populaire… Perce aussi la face cachée de la personnalité de Shankly, cernée en deuxième partie. Ce second mouvement, plus classique, revient sur la retraite de Shankly. Il révélera surtout la substance de son idéal : Shankly est chrétien et socialiste, ce qui chez lui se confond, comme il l'expliquera dans une conversation radiophonique avec le Premier ministre Harold Wilson. De là le football qu'il inventa à Liverpool, conçu non pas pour permettre à quelques talents de briller, mais pour que chaque joueur s'engage totalement pour son maillot. Pour que la victoire soit absolument collective.

Le lecteur le plus rétif comprendra ainsi que le football est une affaire moins puérile qu'il n'y paraît, quand chaque rencontre rejoue les matchs de l'homme contre son égoïsme et, par-delà, contre la mort. Des combats perdus d'avance, et qu'il faut néanmoins disputer comme s'ils pouvaient se remporter. Avec ce courage, cette honnêteté, cette constance et cette rigueur qui composent le socialisme selon Shankly. Notons que ce socialisme-là ne repose sur aucune théorie, aucune haine de classe : c'est un socialisme éthique, une somme de valeurs non négociables. Il n'est pas interdit de rêver qu'il pourrait bénéficier un jour à des collectivités plus vastes que le FC Liverpool.

 

À lire : 

Rouge ou mort, David Peace, traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias, éd. Rivages, 792 p., 24

 

 

Photo : © PAUL ELLIS/AFP