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Aux sources de l'antisémitisme polonais

Written by Georges Mink | Feb 5, 2018 1:47:09 PM

Comme d'autres brûlures de l'histoire, dans d'autres pays, l'extermination des Juifs revient sempiternellement au premier plan dans le débat polonais. Comment expliquez-vous cette focalisation ?

La donnée de base tient au fait que les auteurs du plan de destruction des Juifs d’Europe ont choisi pour essentiel l’Europe de l’Est, et en son centre la Pologne, pour ce projet. D’abord parce qu'il y avait la plus forte concentration de la minorité juive d’Europe — ici, le calcul économique est décisif. Ensuite, parce que les groupes spéciaux SS Einsatzgruppen, qui accompagnent l’avancée de la Wehrmacht et doivent « nettoyer » des Juifs (la phase de la « Shoah par balles ») sont confrontés à une tâche démesurée, pour des raisons techniques et parfois aussi en raison de défaillances des Allemands impliqués. Très vite s’impose l’idée de transformer les camps de concentration (en tous cas certaines parties) en camps de la destruction industrielle des Juifs. Or, la plupart sont situés en Pologne. On fait aussi l’hypothèse que l’hostilité de beaucoup de Polonais à l’égard de leur compatriotes juifs crée un cadre plus favorable. La période d’entre-deux-guerres, en effet, voit s’accroître l’influence des courants d’extrême droite antisémites et l’intensification de la pratique de violences contre les Juifs étudiants, commerçants, industriels. De surcroît, une grande partie du clergé polonais lui-même transmet et renforce via les homélies et l’enseignement du catéchisme les mythes antijuifs. Celui de la soi-disant pratique du meurtre rituel, du peuple déicide, de profiteurs et usuriers sources de la pauvreté des Polonais, etc. Dans ce contexte, la propagande nazie qui vise la déshumanisation des Juifs tombe sur un terroir favorable. Les freins à la violence ouverte sont, dans beaucoup de cas, neutralisés. Il ne coûte rien de se débarrasser des voisins juifs ; l’extrême pauvreté de certaines localités polonaises est le motif puissant pour éliminer les voisins juifs et s’emparer de leurs biens.

Ainsi, comme le montrent les recherches appuyées sur les documents et les témoignages, certains Polonais se croient autorisés à tuer les Juifs. Cela arrive dans plusieurs villages de la façade orientale de la Pologne au moment où l’armée soviétique se retire, c'est-à-dire en juin 1940 après la rupture du Pacte Ribbentrop Molotov et l’attaque des armées hitlériennes contre la Russie soviétique. De même, un certain nombre de Juifs qui tentent d’échapper au processus de concentration dans les ghettos et à la déportation vont être dénoncés par les maîtres chanteurs polonais. Et, de surcroît, les survivants des camps ou de la déportation en Russie soupçonnés de vouloir reprendre leurs maisons et autres biens vont parfois être tués dans des pogroms d’après-guerre. Tous ces faits sont aujourd’hui largement documentés par de solides travaux scientifiques.

Alors, pourquoi y revenir ?

Le travail des historiens a été dynamisé par un livre d’un sociologue et historien de l’Université de Princeton, Jan Tomasz Gross, originaire de Pologne, sur une localité nommée Jedwabne. Ici, la moitié de la population était composée de la minorité juive ; elle a été liquidée avec une cruauté particulière par leurs voisins polonais dans cette période de transition consécutive à la rupture du pacte entre les deux occupants de la Pologne. Un débat s’en est suivi sur la réalité des faits, la droite polonaise ayant opté pour le rejet total ou l'acceptation partielle de ces faits, en y opposant toute une série de contre-arguments comme la justification de ces tueries par l’adhésion de la population juive à l’occupant soviétique. Fut également surlignée la condamnation officielle de ces actes par la Résistance polonaise, ainsi que le nombre important d’arbres plantés en Israël (7000) pour commémorer la mémoire des Justes polonais, un chiffre élevé comparé à ceux d’autres nations.

Cette contre-offensive s’est substituée très vite à un véritable examen des consciences et à la possible modification du paradigme explicatif de la situation de la Pologne pendant la Seconde guerre mondiale. Pour simplifier, ce paradigme, n’admettant aucune nuance, postule que la Pologne a été le seul pays à n’avoir pas collaboré avec les Allemands en Europe. Qu’elle n’a fait que combattre — la Pologne héroïque — et se faire martyriser — la Pologne martyre. De plus, pendant la période communiste (1945-1989), un courant national communiste a animé un antisémitisme politique, confortant certainement une culture antisémite sociétale.

En conséquence de tout ceci il suffit de toucher d’un doigt à cette question de la responsabilité de certains Polonais pour que la Pologne s’enflamme. Ces derniers temps, les partis nationalistes ayant le vent en poupe contribuent aussi à réactiver les mythes antijuifs au prétexte de défendre la réputation de la Nation et de l’État polonais. Il est vrai que, par bêtise, ignorance ou paresse, la presse internationale commet souvent une erreur de label, en parlant des « camps polonais » au lieu de parler des camps nazis sur le territoire polonais. C’est autour de ce glissement mensonger sémantique que se cristallise la réplique polonaise, cette dernière jouant sur les frustrations et un fond antisémite de certains secteurs de la population polonaise. Et c’est aussi la raison de l’internationalisation de ce conflit de mémoire.

Factuellement, dans le projet de loi qui enflamme le débat en Israël et ailleurs, y a-t-il falsification de l'histoire ?

Dans le projet de la loi, il y a surtout le risque de l’arbitraire qui empêcherait que soient poursuivies des recherches sur l’Holocauste comme phénomène qui englobe la collaboration des populations locales avec les nazis. Les critiques de cette loi ne croient pas que la justice polonaise après les dernières réformes reste toujours impartiale, dès lors qu'elle sera entièrement contrôlée par le pouvoir actuel du parti Droit et Justice et par son leader Jaroslaw Kaczynski.

Comparé aux autres pays, dont la France, sur quels critères faut-il juger l'implication de la Pologne au génocide ?

Toute comparaison est très difficile à faire et ce n’est pas un hasard si, pour se défendre de l’accusation de la collaboration, la droite polonaise compare souvent l’incomparable. Elle considère à juste titre qu’il n’y pas eu de collaboration étatique entre les Polonais et les Allemands pour la déportation des Juifs. Par conséquent les actes criminels ne peuvent être placés qu’à une échelle individuelle, passibles de condamnations judiciaires. Mais, sur ce volet, le pouvoir actuel freine aussi autant qu’il peut. Un travail de recherche et un travail pédagogique explicatif gênent objectivement ce pouvoir qui a opté pour une narration exclusivement nationaliste de l’histoire polonaise sous l’occupation allemande et refuse toute démarche critique sur une réalité complexe.

On pratique ainsi des comparaisons sélectives, par exemple sur la responsabilité étatique de Vichy. On passe sous silence l’attitude des huguenots français, le poids du couple Klarsfeld, la rupture idéologique avec la doctrine de non responsabilité pour Vichy grâce aux discours de Jacques Chirac, puis dans cette lignée de tous les présidents français jusqu’à Macron. De même, seuls les médias de l’opposition rappellent le comportement humaniste de la Bulgarie ou le Danemark, par exemple, pour faire de la Pologne une figure angélique de l’Europe. La raison invoquée par les leaders de la droite nationaliste au pouvoir est de préserver la santé mentale d’une nation qui ne se laissera pas intimider par ses ennemis.

Aujourd'hui, qui écrit l'histoire officielle en Pologne et avec quelle visée ?

Jaroslaw Kaczynski a des raisons personnelles de vouloir construire autour de sa conception du régime politique une validation légitime par l’histoire. Cela va très loin car il s’agit de détruire le mythe de la renaissance de la Pologne indépendante d’après 1989 : période importante, où les frères Kaczynski n'occupaient pas encore une position centrale.

La mutation de la « Troisième République » en « Quatrième République » exige un renversement du socle de légitimité, c’est-à-dire la substitution d’une narration historique sur la sortie du communisme pacifiquement par la négociation autour d’une « table ronde », par une autre. D’où la volonté de s’accaparer les archives de la police politique communiste et leur gestion institutionnelle, avec pour instrument l’Institut de la mémoire nationale, seul à même d’instruire des dossiers à charge pour compromettre les véritables artisans de 1989. D’où également, au moyen de ces archives vraies ou falsifiées, les actions successives de dénigrement dirigées contre Lech Walesa, jusqu’ici le héros personnifiant la victoire sur le communisme.

Y a-t-il un débat polono-polonais sur cette question et qui sont les parties prenantes ?

En Pologne, il y a, pour simplifier, deux courants académiques de l’interprétation de l’histoire sur lesquels sont calqués deux courants d’opinion et deux cultures politiques. Il s’agit, d’un côté, d’une histoire critique et de l’autre d’une histoire patriotique. L’histoire patriotique, comme cela se devine aisément, sélectionne les faits qui rendent l’histoire de la Pologne grandiose, victime des voisins à visée impérialiste. La Pologne serait ainsi l’« Antemurale» de la chrétienté, dont l’histoire montre qu’elle est restée un réservoir des valeurs judéo-chrétiennes alors que les pays occidentaux les ont dévoyées.

En face, l’approche critique essaie de documenter une histoire complexe, et comprendre pourquoi certains drames nationaux impliquent aussi la culpabilité de Polonais eux-mêmes, même s’il s’agit de certains secteurs de la population polonaise.

Propos recueillis par Daniel Bernard

 

Photo : © ARTUR RESZKO / AFP