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Genèse d'un djihadiste

Written by Marc Weitzmann | Mar 24, 2018 4:24:40 PM

Le 4 octobre 2012, sept mois après les assassinats de trois militaires français, de trois enfants juifs et du père de deux d’entre eux, commis par Mohamed Merah à Toulouse et à Montauban, suivis de sa mort au terme d’un affrontement avec le Raid, le frère du tueur, Abdelkader, 30 ans, incarcéré à Fresnes pour complicité dans la série de meurtres, reçut la visite de sa mère, Zoulikha Aziri, 55 ans. La conversation en arabe, dont j’extrais le passage ci-dessous, fut enregistrée par les gardiens sur ordre du juge d’instruction, traduite en français et versée au dossier. Je l’ai coupée pour des raisons de place mais sans toucher à l’essentiel.

Zoulikha. – Tu vois, mon coeur est serré.
Abdelkader. – Pourquoi ?
Zoulikha. – Je m’inquiète pour toi.
Abdelkader. – Mais je suis bien, maman.
Zoulikha. – Je prie Allah pour qu’il t’aide à supporter.
Abdelkader. – Tu sais ce que ça veut dire merah ou merat ?
Zoulikha. – Je sais, merat c’est l’héritage.
Abdelkader. – Et le cadeau, comment on dit cadeau en arabe ?
Zoulikha. – En arabe ?
Abdelkader. – Non, en arabe classique. On dit hadia.
Zoulikha. – Oui, hadia.
Abdelkader. – Par Allah c’est le meilleur cadeau que m’a fait Mohamed.
Zoulikha. – Grâce à Allah ! Et si tu allais avoir un enfant et que ton fils
devenait comme lui ? Si ton fils devenait comme son oncle ?
Abdelkader. – Inch’Allah ! Quelle réussite, s’il devenait comme lui ! Je
l’appellerais Mohamed Abou Youssef, inch’Allah. […] Tu n’as pas voulu le voir à l’hôpital, c’était difficile.
Zoulikha. – Je n’ai pas pu. Ça m’était très insupportable.
Abdelkader. – Tu leur as dit de prendre des photos, hein ?
Zoulikha. – De ?
Abdelkader. – De Mohamed, que la miséricorde d’Allah soit sur lui.
Zoulikha. – Je l’ai dit à Hamid. […] Je lui ai dit, tu vois, qu’Abdelkader veut
avoir des photos de son frère. Allah nous l’a ramené devant nous rayonnant, tu m’entends. On dit qu’il n’a pas été tué. Qu’il est tombé.
Abdelkader. – Il a jailli comme un lion. […] L’avocat, il t’a dit qu’il allait venir ? Inch’Allah, dis-lui qu’il me ramène l’autopsie de Mohamed. Toutes ses photos quand il est tombé. Sa tête, combien il a pris de balles, tout ça.
Zoulikha. – Ah !
Abdelkader. – Comment il a été autopsié et tout.
Zoulikha. – Ah ! C’est en photo et tout. […] 

Deux mois plus tard, le 18 décembre, nouvelle visite de la mère, cette fois accompagnée de la femme d’Abdelkader, Yamina. La conversation reprend sur les photos du « petit frère ».

Abdelkader. – Tellement il était rapide, tellement il tirait, ta ta ta, ils ont cru qu’il avait deux armes. Celui qui visait de loin, il lui a tiré dessus, la balle est sortie. Il en avait trois ici, deux ici, trois ici et un coup, qu’Allah soit loué, entre les doigts. 
Yamina. – Tu les connais toutes par cœur, ha ha !
Abdelkader. – Je les ai vues, je les ai vues !
Zoulikha. – Comment ça tu les as vues ?
Abdelkader. – Il était nu, ils ont fait des photos de lui.
Zoulikha. – Nu ? Nu ?
Abdelkader. – Oui, nu. Et moi je veux celle-là. […]
Zoulikha. – Le chéri [Mohamed] est parti et toi aussi. Tu es cher. Tous mes enfants sont chers, pour moi, tu entends.
Abdelkader. – Lui est plus cher. Moi je suis cher, mais lui est plus cher.
Zoulikha. – Oui oui, il a un grade de plus que toi, un peu, que tu le veuilles ou pas, ha ha !
Abdelkader (fondant en larmes etenlaçant sa mère). – Bien sûr ! Mille grades ! (À sa femme) Je l’aime plus que toi ! C’est vrai. J’aime Mohamed plus que tout, c’est comme ça ! (À sa mère, qui lui tend un mouchoir) Ne t’inquiète pas maman, je suis content, je te jure. Je suis plus heureux que les gens qui sont dehors.

Zoulikha. – Il est venu me voir en rêve avant-hier. Il est apparu dans une serviette blanche. Les gens disaient que le musc qu’il portait n’existe pas ici. C’était un parfum dont parlaient les gens. Les gens se demandaient : « Qui est ce Mohamed et où s’est-il procuré ce musc ? » Il était blessé et je lui ai demandé : « Qui t’a frappé, Mohamed ? » Il m’a dit : « Une femme m’a frappé avec une perceuse. »
Abdelkader. – Moi je l’ai vu.
Zoulikha. – Hm-hm.
Abdelkader. – Il était installé sur un fauteuil. Je lui ai dit : « Quelle est la fin du paradis ? » Il m’a répondu : « Je suis en train de conduire. » Lorsque je me suis réveillé je me suis demandé qu’est-ce que ça veut dire, « je suis en train de conduire » ? En fait, Allah le glorieux dit : « Les âmes viennent comme des oiseaux sous le trône du miséricordieux en train de… »
Zoulikha. – « … de tournoyer ! »
Abdelkader. – Ils tournoient où ils veulent. En fait il conduit l’oiseau !
Zoulikha. – Il conduit l’oiseau ! On dit qu’ils se nourrissent des meilleurs mets, tu écoutes ?
Abdelkader. – Ha ha ha !
Zoulikha. – Et jusqu’à notre mort à tous et à la fin du monde ! Tous nous serons face à Allah et là, il les mariera avec les houris [les vierges].
Abdelkader. – Il a les houris maintenant.
Zoulikha. – Maintenant ! En ce moment ! Jure par Allah !
Abdelk ader. – Oui, en ce moment, il n’est pas dans la tombe, il est au paradis.
Zoulikha. – Ah ! Et il a les houris avec lui !
Abdelkader. – Il a les houris et il fait l’acte honteux, il fait tout ! Ha ha ! Rendons grâce à Allah, il a une femme, il a tout, il mange…
Zoulikha. – Il en a plusieurs, dit-on.
Etc.

- I -

Nous voilà loin des débats sur le terrorisme. La récente querelle Médiapart-Charlie hebdo, les discussions sur l’état d’urgence, sur l’intégration ou la place de l’islam : tout semble s’effacer devant cet univers de furie incestueuse, de sentimentalisme morbide et d’apocalypse, que ce dialogue permet d’entrevoir et d’où jaillissent, à intervalles réguliers, la haine et le meurtre. Je dis « à intervalles réguliers » car rien de tout cela n’est propre à la famille Merah. Dans la grande majorité des cas de terrorisme islamiste, ce que l’on parvient à connaître du monde des tueurs traduit avec d’autres détails le même dérèglement. Les frères Kouachi, la famille Abaaoud, Mohamed Bouhlel, le camionneur de Nice : cas après cas, PV d’audition après PV d’audition, écoutes téléphoniques et écoutes de parloir s’accumulent pour former un long délire toxique où la réalité sociale se dissout. Comment en rendre compte ? Le romancier, à vrai dire, oscille entre la jalousie et le sentiment d’impuissance. Il sait que toutes les ressources de son imagination ne pourront que pâlir face à l’ultraréalisme de cette violence irréelle, à laquelle s’ajoute l’irréalité d’un langage impossible à reproduire en fiction.

Et ce dialogue se fait plus irréel encore, mais aussi bizarrement plus cohérent, lorsqu’on comprend que celui dont parlent ici Abdelkader Merah et sa mère Zoulikha Aziri – ce « petit frère chéri », Mohamed, qui, entre deux « actes honteux » les visite en rêve ; et qu’Abdelkader aime, dit-il, plus qu’il n’aime sa propre femme au point de chercher à obtenir des photos de son cadavre nu en provenance de la morgue, en plus du rapport d’autopsie détaillant chaque plaie –, était en réalité le souffre-douleur de la famille, et plus particulièrement d’Abdelkader lui-même.

À l’âge de 14 ans, en 2003 – avant la dérive islamiste de la famille –, Mohamed s’est fait attacher au montant d’un lit par son frère aîné, et ce dernier, après l’avoir giflé, après lui avoir mis de force un casque de moto sur la tête, l’a frappé deux heures durant avec un manche à balai avant de le forcer à manger de la nourriture avariée récupérée dans une poubelle. Une psychiatre travaillant sur la famille Merah, interviewée pour cet article et qui a tenu à rester anonyme, parle de pulsion homosexuelle incestueuse à tendance sadomasochiste entre les deux frères. En dépit – ou plus sûrement à cause – des traitements que lui faisait subir Abdelkader, Mohamed concevait pour lui un amour aveugle.

Mais cette séance de torture, rapportée dans son livre Mon frère, ce terroriste, par le renégat du clan, Abdelghani, et confirmée par les rapports médicaux de l’époque, n’est que le plus spectaculaire des actes de barbarie commis au sein de cette famille traversée de part en part par une violence paroxystique. Des chercheurs, des sociologues, une foule de commentateurs brandissent ces symptômes de délire pulsionnel comme l’argument définitif prouvant que la violence terroriste est le produit de déséquilibrés nihilistes et sectaires n’ayant « rien à voir avec l’islam ». Pourtant, c’est le même Abdelkader, martyrisant son petit frère, cognant ses soeurs et sa mère des années durant, qui, pendant les cinq semaines de procès, a tenu tête aux vingt avocats de la partie civile ainsi qu’au procureur, leur répondant pied à pied, dans un vocabulaire parfait, avec toute la rationalité, le sang-froid et l’indifférence d’un homme à l’esprit forgé par une idéologie d’acier. Ce qui est vraiment révélateur, et donne aux membres de familles telles que celle des Merah tout leur poids de réalité opaque, c’est la façon dont s’imbriquent en eux – comme à l’époque du nazisme, et peut-être d’ailleurs comme à toutes les époques extrêmes – dérèglement intime, histoire et idéologie.

- II - 

Il y a plus qu’une coïncidence dans le fait que Mohamed Merah soit né le 10 octobre 1988, soit le jour même où, de l’autre côté de la Méditerranée, au centre d’Alger, s’achevait dans un bain de sang une immense protestation sociale dont allaient s’emparer les islamistes pour devenir la première force politique du pays. La guerre civile qui s’ensuivit trois ans plus tard fit près de 200 000 morts, massacres annoncés dès 1990 par Ali Belhadj, cofondateur du Front islamique du salut, dans une interview au quotidien algérien Horizons : « Démocratie est un mot grec importé du monde des infidèles qui dissimule des croyances corrompues et des pratiques licencieuses. Il n’y a pas de démocratie parce que la seule source du pouvoir est Allah, à travers le Coran, et non le peuple, et quand le peuple vote contre la loi de Dieu, ce n’est là que blasphème et, dans ce cas, il faut tous les tuer. » Ce programme était réitéré un an plus tard lors d’un meeting électoral du FIS à Alger par le vieux Saïd Mohammedi, un héros de la Révolution socialiste de l’indépendance algérienne de 1962 qui, durant la Seconde Guerre mondiale, s’était porté volontaire au sein de la 13e division de montagne de la Waffen-SS Handschar, montée en Croatie par le grand mufti de Jérusalem : « Nous nous débarrasserons des forces néocoloniales et de tous ceux qui veulent étouffer l’islam. Pour nettoyer ce pays [l’Algérie] et construire un État islamique, nous sommes prêts à liquider deux millions de ses habitants. »

Au coeur du programme du FIS figurait un plan en quinze points à destination des immigrés en Europe : il s’agissait de les infiltrer et de les couper du reste de la population. Le projet n’a heureusement pas abouti en Algérie, il a pourtant eu des répercussions jusque dans nos cités. Les premiers membres du Groupe islamiste armé, la branche du FIS, s’implantèrent en France dès ce moment-là pour y faire campagne. Des cellules furent créées dans des villes comme Roubaix – où, en 1995, elles donneraient naissance à l’ultraviolent « gang de Roubaix » composé de musulmans d’origine et de convertis proches du GIA partis se battre en Croatie dans les brigades – et dans la région lyonnaise, d’où la campagne de terreur de 1995 en France (attentats du RER B à Saint-Michel et de la place de l’Étoile à Paris, fusillade à Bron…) fut lancée et dirigée par Khaled Kelkal depuis Vaulxen-Velin pour le compte du GIA.Christian Balle-Andui, directeur de la DCRI de Toulouse au début des années 2000, a témoigné au procès d’Abdelkader Merah de l’importance du GIA dans la constitution des réseaux salafistes du Sud-Ouest toulousain à partir du milieu des années 1990. L’histoire de la famille Merah, et plus globalement celle de la percée salafiste dans les mosquées françaises, est incompréhensible sans cet arrière-plan.

Dans son livre, Abdelghani Merah témoigne des vacances d’été que la fratrie passait avec leur père à la même période à Oued Bezzaz, un hameau de montagne âpre et délabré, acquis au GIA. Autour d’eux, les massacres se multipliaient, des armes étaient entreposées chez les cousins du père Merah. Ce père, qui lui aussi s’appelle Mohamed, était né là en 1942. Il y avait grandi jusque dans les années 1960, période à laquelle il avait commencé à voyager en France. L’économie centralisée mise en place par le FLN à l’indépendance se révélant incapable de satisfaire la demande intérieure, on assista à l’émergence de ce qui se fit connaître d’Alger à Barbès sous le nom de « trabendo » : un marché parallèle de produits bon marché achetés en France – chez Tati en particulier – et revendus entre cinq et dix fois le prix sur le territoire algérien.

Dans les années 1960, le père Merah s’était spécialisé dans le trabendo de pièces détachées. À Oued Bezzaz, il avait aussi commencé à collectionner les épouses. On lui connaît aujourd’hui entre quinze et vingt enfants. Que le chiffre soit imprécis est déjà significatif. Aucun des membres de la fratrie Merah de Toulouse ne connaît la liste complète des demi-frères et demi-soeurs.

Zoulikha Aziri serait tombée amoureuse de Merah père en 1975, l’aurait épousé en mai 1976, un mois après la naissance d’une première fille, Fatma-
Zohra, morte au bout de quelques mois dans des circonstances inexpliquées. Dans son livre, Abdelghani suggère que Zoulikha était vue comme une voleuse d’homme à Oued Bezzaz et que, par honneur, la propre mère de Merah aurait empoisonné le biberon de la nouvelle-née. Quoi qu’il en soit, tandis que Merah père passait la moitié de l’année en France, Abdelghani, né en 1977, sa petite soeur Souad, née en 1979, dormaient à Oued Bezzaz, confinés dans une maison de torchis sans eau ni électricité qu’il leur fallait partager avec certains de leurs demi-frères et demi-soeurs et les deux femmes de Merah qui se haïssaient.

On ne sait comment, au tournant des années 1980, Zoulikha a convaincu son mari de l’installer en France, où allaient naître les trois autres membres de la fratrie, Aïcha, Abdelkader et bien plus tard Mohamed. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que les coups ont commencé de pleuvoir dès ce moment là.
Le père Merah cognait avec ses poings, ses pieds, son ceinturon, et avec un fil d’antenne. Il cognait surtout sa femme et ses fils, épargnait ses filles – ce qui fit dire à Aïcha lors du procès que « tout allait bien dans la famille » avant le divorce. Toujours selon Abdelghani, ce divorce fut demandé par Zoulikha sur les conseils du frère de celle-ci, afin d’échapper aux coups, lesquels sont confirmés par les rapports sociaux de l’époque.

La séparation prononcée en 1993 semble avoir un peu calmé la violence du père. C’est à cette période qu’il commence à emmener ses fils l’été à Oued Bezzaz. En France, il a troqué le trabendo contre le trafic de drogue à grande échelle, pour lequel il se fera arrêter en 2000. Une fois livrée à ellemême, Zoulikha, alors âgée de 36 ans, perd pied. Elle encourage ses enfants à voler dans les magasins, ramène des hommes à la maison, sans égard pour ses enfants qui l’entendent faire l’amour.

La pathologie appelle la pathologie. Brune, menue, issue d’un milieu « bourgeois » et stable contre lequel elle était en révolte, Anne Chenevat avait 16 ans lorsqu’elle rencontra Abdelghani, tout juste de retour d’Oued Bezzaz, qui, alors, avait 17 ans, était alcoolique, délinquant et, étant l’aîné des garçons, avait repris le flambeau du père en matière de violence. Les deux jeunes gens se mirent ensemble. « La première fois qu’Abdelghani m’a présentée à Zoulikha, elle m’a craché au visage en me traitant de sale juive », a témoigné Anne Chenevat au procès d’une voix calme et posée, avant d’ajouter, presque sur un ton d’excuse : « Je ne suis même pas juive. C’est mon grand-père biologique qui l’était, mais je l’ai à peine connu ! » L’information sur ce grandpère avait été transmise à Zoulikha par Abdelghani lui-même.

L’antisémitisme était prégnant dans la famille Merah bien avant l’islamisme. Ils refusaient de fêter Noël au motif que, comme disait le père, « un juif voulant tuer le Prophète s’était caché derrière un sapin ». En dépit de cet accueil, la jeune femme s’est installée avec Abdelghani dans l’appartement familial. « Dans la famille, a témoigné Abdelghani au procès, on s’aime et on se hait, on s’aide et on se trahit. Et tout le monde ment. » La préférence d’Anne Chenevat à l’époque allait non à son mari mais à Abdelkader : « C’était le plus réfléchi et le plus calme, a-t-elle expliqué au juge. Pendant que j’étais enceinte, quand Abdelghani me frappait, c’est lui qui me protégeait. Je m’entendais aussi très bien avec Aïcha et Souad. » Anne Chenevat a raconté comment elle s’endormait sur le divan du salon devant la télévision, collée à Abdelkader, tandis qu’Abdelghani se saoulait dans les bars du centre avant de rentrer cogner.

En 2003, à l’âge de 21 ans, Abdelkader, qui lui aussi se droguait et buvait, s’est révolté contre la violence de son frère aîné et, en une sorte de coup d’État fratricide, l’a poignardé de sept coups de couteau dont un à quelques centimètres du coeur. Anne Chenevat : « Il a commencé à me traiter de sale juive lui aussi, mais je crois que c’était surtout parce que ça lui permettait de blesser Abdelghani. De toute façon je me faisais régulièrement traiter de juive. Et tout le monde, je dis bien tout le monde, me traitait de sale Française. » C’est cette même année qu’Abdelkader a attaché Mohamed au montant du lit pour le frapper à coups de manche à balai. Il était devenu le nouveau chef de la horde. Aïcha, aujourd’hui la seule laïque, témoigne : « Notre mère se rangeait toujours du côté du plus violent. » Pendant ce temps, le fils détrôné, Abdelghani, accumule les tentatives de suicide. Il en fera sept.

- III - 

Quel fut le rôle de Zoulikha dans cette dynamique de perversion et de violence ? Elle est apparue au procès, son corps lourd engoncé dans un niqab trop serré, son visage gris et gras où brillait un regard sans expression, un monstre de femme, peut-être le vrai monstre de toute cette histoire. Elle a prétendu ne rien comprendre, ne pas parler français, a nié toute responsabilité. Pourtant, c’est certainement elle qui avait désigné Mohamed comme le souffre-douleur de tous, sans doute parce qu’il était le plus jeune et le plus faible – peut-être aussi parce que, à en croire les comptes rendus des divers services sociaux de l’époque, il était « extrêmement intelligent ». Mohamed lui-même s’était vite montré d’une agressivité échappant à tout contrôle. Il avait été placé en foyer pour enfants difficiles, et Zoulikha, avec une perversité consommée, lui promettait de venir le chercher le week-end mais le laissait là sans donner de nouvelles. Mohamed entrait alors dans des crises de violence, cassait tout, s’en prenait particulièrement aux filles. En 1998, Zoulikha s’est envolée pour l’Algérie en laissant son fils, alors âgé de 10 ans, à la porte de la maison familiale, sans argent. Un rapport écrit par le proviseur de l’école fréquentée par Mohamed en 2002 – il avait 14 ans – donne une idée de son état : « Mohamed est un enfant particulièrement doué […] et en danger grave. Il est urgent d’intervenir dans le milieu familial car Mohamed est capable de se transformer en adolescent dangereux au vu de ses capacités intellectuelles. » Rien ne fut fait.

Un an après le 11 septembre 2001, Abdelkader, qui n’était pas encore islamiste, se faisait appeler le « Grand Ben-Ben », en référence à Ben Laden, et envisageait de se faire tatouer le nom du leader terroriste sur le front. Mohamed, que son frère martyrisait mais qui l’imitait en tout, se faisait appeler, lui, le « Petit Ben-Ben ». Les réseaux islamistes du Sud-Ouest n’ont pas eu grand-chose à faire pour endoctriner Abdelkader lorsqu’il les a rejoints, en 2005 ou 2006, à la suite de sa soeur Souad. Le Petit Ben-Ben n’avait plus qu’à le suivre. À l’audience, Anne Chenevat s’est excusée auprès des parents des victimes de l’école Ozar-Hatorah. Le soir du meurtre des trois militaires à Montauban, a-t-elle expliqué, découvrant la nouvelle à la télévision, son premier geste a été d’appeler son ex-mari.

Les écoutes de parloir entre Abdelkader, sa femme Yamina et Zoulikha Aziri montrent le rôle toxique que cette dernière continue de jouer, sur un plan à la fois politique et intime. Ce n’est pas la seule chose que ces auditions enseignent. On y apprend que, au lendemain des tueries de mars 2012 et de la mort de Mohamed Merah, plusieurs personnes de la cité se sont cotisées pour venir en aide à la famille Merah et à Abdelkader. L’argent, provenant apparemment du trafic de drogue, a été remis à Zoulikha, mais celle-ci prétend l’avoir donné à Yamina, qui nie farouchement et accuse en retour Zoulikha d’avoir tout gardé pour elle. Extrait de la visite de Yamina.

Yamina. – Au téléphone elle m’a dit : « Vous avez pris l’argent de mon fils ! » J’ai dit : « J’ai pas pris l’argent de Mohamed ! » Elle me fait : « Écoute-moi bien : tu vas tomber cet argent ou, wallah, j’vous fais tous rentrer en prison. » J’ai rigolé, j’ai dit : « T’es qui ? T’es Allah ? […] J’ai pas les sous ! » Elle m’a dit : « On a récolté 17 000 euros ! » […] J’ai dit : « Moi, je cours ni après l’argent ni après rien, je crois après Allah et Abdelkader. » J’ai dit : « Tout mon corps est pour Abdelkader. […] Tu m’demandes de l’argent que j’ai pas. » Elle m’a dit : « J’te laisse une semaine. » Elle m’a dit : « J’ai des choses à dire. » Elle m’a dit : « Wallah, j’t’envoie des filles qui te démontent. »
Abdelkader. – Non mais j’connais ma mère.
Yamina. –Tu crois la connaître. Tu la connais pas j’te dis !

On ignore, pour l’instant, si la somme indiquée par Zoulikha est exacte et comment le conflit s’est résolu. Le 18 décembre, en tout cas, lors de sa nouvelle visite, mère et fils semblaient parfaitement heureux :

Abdelkader. – Maman, je suis bien moi. Je suis dans un paradis ici. Je pleure et je remercie Allah pour tout. Ici, tu comprends mieux le sens profond du Coran. Tu comprends la vie comment elle est faite, comment sont les gens. Tu comprends mieux la vie, tu vois ?
Zoulikha. – Tu es comme Mohamed pour moi.
Abdelkader. – Il parlait beaucoup de toi.
Zoulikha. – Il m’aimait beaucoup. Quand tu sortiras, je te ferai comme à Mohamed, et même plus. Beaucoup plus.

 

Cet article a été publié dans le numéro 1 du Nouveau Magazine littéraire sous le titre « Les Merah : une famille française ».

Photo : Le supermarché de Trèbes, à quelques kilomètres de Carcassonne, où a eu lieu la prise d'otage du 23 mars 2018 © AFP PHOTO / PASCAL PAVANI