idées

La gauche doit se réapproprier le thème de l'émancipation !

Written by Patrick Pharo | Jun 14, 2018 11:36:43 AM

Après avoir donné l’impression d’être tombé en désuétude, le terme d’émancipation revient aujourd’hui dans l’expression du pouvoir politique sous une forme affadie de « projet d’émancipation par le travail, par l'école, la culture ». Certes, le travail, l’école et la culture peuvent contribuer à l’émancipation, mais ce n’est pas de ça dont il était question lorsque les philosophes des Lumières réclamaient les libertés individuelles et l’égalité universelle de statut, ou que le mouvement ouvrier revendiquait un droit social protégeant les travailleurs contre l’exploitation industrielle. L’émancipation a toujours relevé en effet d’un sentiment d’urgence face à des situations proprement intolérables telles que le despotisme, l’esclavage, la domination masculine ou le travail des enfants. Or, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce type de situation n’appartient pas à un passé révolu, et on peut aisément identifier dans les expressions diffuses de la conscience critique actuelle, par exemple au cinéma, les cibles anciennes ou nouvelles qui devraient susciter aujourd’hui la même exigence d’émancipation.

La première cible concerne sans nul doute la libre circulation des migrants car celle-ci est un critère du sens que nous pouvons accorder à notre liberté : non pas seulement la « liberté des Anciens » qui permet au citoyen de participer à la vie politique, ou la « liberté des Modernes » qui lui accorde l’autonomie, mais une liberté de choisir sa forme de bonheur qui reconnaisse cette même liberté à tous les autres humains. Cette revendication qui s’inscrit dans la logique émancipatrice des révoltes des années 60 contre toutes les tutelles traditionnelles, rend parfaitement incohérente l’exigence de liberté et d’égalité pour soi-même et, en même temps, l’interdiction du territoire européen aux migrants ou, lorsqu’ils y parviennent malgré tout, leur exclusion des droits élémentaires de circulation et de travail, voire de la liberté tout court par des mesures de rétention.

Les autres cibles actuelles d’émancipation concernent pour la plupart les formes addictives prises par le capitalisme[1]sous l’effet de la libéralisation des marchés financiers et de la domination d’une économie pro-affaires qui encourage partout la diminution des impôts, le désengagement social de l’État et l’appel à une hypothétique responsabilité des individus. Cette dérive addictive se manifeste par la compulsion à l’argent et au luxe qui s’est emparée des élites économiques, la stimulation hyper-rationalisée du désir commun de consommer, la pression constante pour conserver sa place dans la course au succès ou à la survie, l’élimination de toutes les sources de déficit, la surexploitation des ressources naturelles ou encore la multiplication des systèmes de surveillance et de contrôle numérique. On admet aujourd’hui que ces tendances favorisent l’apparition d’addictions individuelles sous forme d’usage compulsif, de manque, de craving (désir intense), d’obnubilation et de perte de contrôle en rapport à toutes sortes d’objets dits « psychoactifs », c’est-à-dire apportant des récompenses : argent, écrans, jeux, achats, sexe, alimentation, drogues ou médicaments. Mais elles ont aussi pour effet d’externaliser leurs conséquences négatives sur les populations exclues de la fête capitaliste : pauvres, chômeurs ou jeunes de banlieue suspectés de toutes les irresponsabilités.

On aimerait, dans ce contexte, qu’au lieu de l’accompagnement docile de la dérive addictive du capitalisme ou, au contraire, de l’appel incantatoire à une révolution toujours aussi hypothétique, les partis politiques de gauche s’approprient clairement et fermement des critères actuels et décisifs de l’émancipation tels que l’ouverture des frontières, le revenu d’existence, la libre disposition de son corps, la protection de la vie privée, la défense intraitable du secteur public ou le retour à une régulation des marchés et des revenus financiers, en évitant de laisser à d’autres l’usage d’un terme vidé de sa substance.

 

[1]Voir Le capitalisme addictif, PUF, 2018.

 

Photo : Patrick Pharo © DR