De gauche à droite, contrôle d'identité

De gauche à droite, contrôle d'identité

Depuis quelques années, la thématique identitaire contribue à brouiller le débat public. Un discours favorisant la représentation d'une identité unique et figée dans société française pourtant de plus en plus cosmopolite et multiculturelle.
Par l'universitaire Béligh Nabli.

Au « pays des droits de l’Homme » et de l’universalisme républicain, la diversité culturelle et le cosmopolitisme ne vont plus de soi, y compris à gauche. La République est prise au piège de la question identitaire [1], ce au terme d’un processus animé par des mécanismes d’instrumentalisation de certains de nos référents idéologiques (la nation, la laïcité, etc.) sur fond de crise existentielle et civilisationnelle.

La thématique de l’identité nationale a rejailli avec force dans les années 1980, suite à la mobilisation des socialistes autour de la défense de la diversité culturelle, en général, et de la culture française face à l’impérialisme culturel américain, en particulier [2]. Cette période charnière annonce l’expression d’un sentiment de désintégration de la « civilisation française » dans un monde globalisé, dont la dynamique dissout les cadres anciens et traditionnels, efface les frontières, délite les liens inter et intra classes sociales. C’est dans ce contexte que la question de l’identité a été récupérée et instrumentalisée par l’extrême droite, puis par la droite parlementaire, pour mieux justifier le discours anti-immigration qui prendra progressivement la forme d’un discours contre l’islam. La volonté légitime de définir un « nous » bascule dans une logique d’exclusion d’un « eux » imaginaire, d’une communauté musulmane plus fantasmée que réelle (outre l’hétérogénéité sociale et un rapport diversifié à la foi et la pratique religieuse, les musulmans de France s’inscrivent dans un processus de sécularisation). En cela, la centralité de la question identitaire en France est inhérente à une obsession transpartisane pour l’islam, entretenue en particulier par un courant laïco-identitaire qui a fait florès à gauche.

La victoire présidentielle d’Emmanuel Macron a provoqué une recomposition du paysage politique. Le « nouveau monde » promis est-il pour autant synonyme de la fin de l’« ordre identitaire » qui nourrit l’hystérie médiatique qui s’est emparée de notre vie publique ? Pas si sûr. Nous sommes encore loin d’être sortis de l’impasse identitaire. Non seulement la question, et représentation, de l’identité est au cœur de la bataille culturelle et idéologique qui traverse les partis politiques, mais elle fragilise les traditionnels clivages extrême droite / droite / gauche. En atteste le projet de loi sur la déchéance de nationalité qu’a défendu le couple Hollande-Valls.

« Ordre identitaire » et hystérie médiatique

À droite, l’« identité heureuse » qu’a souhaité incarner Alain Juppé s’est révélée largement minoritaire lors des dernières primaires présidentielles de « la droite et du centre ». La victoire écrasante de François Fillon à la primaire de l’élection présidentielle de 2017 a été nourrie par un discours identitaire d’essence catholique, conservatrice et provinciale, se voulant ancré dans une France cléricale des cathédrales et des parvis, d’une France fille aînée de l’Église, encore rétive à une forme de modernité inhérente à la révolution philosophique (de 1789) et culturelle (de 1968). François Fillon n’a pas hésité à invoquer sa foi chrétienne et les fameuses « racines chrétiennes de la France ». Son discours identitaire participait ainsi à une vision d’une identité nationale étriquée, émaillée de vides et de trous de mémoires dans le récit fantasmé du roman national. À travers un paradoxe apparent, il en appela à une laïcité stricte… à l’égard des musulmans s’entend, tout en assumant une ligne « coloniale décomplexée » : « Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord » (discours à Sablé-sur-Sarthe, 28 août 2016). Une propension à jouer avec le sens et les symboles de l’histoire nationale qui amena François Fillon à se comparer à la figure de Vercingétorix.

La montée en puissance de l’identitarisme de droite vient d'être confirmée avec la victoire de Laurent Wauquiez à la présidence du parti Les Républicains (LR). Celui-ci n’hésite pas à célébrer l’irréductible spécificité du village français dans le village global, celle d’une France enracinée. Le leader de la droite parlementaire souhaite ainsi incarner les « valeurs centrales de la France », « ce vieux pays si émouvant » qu’il préfère « au triste village global qui n’est que la vitrine déshumanisée d’un monde sans racine ». Un (re)positionnement idéologique animé par la peur du «  grand remplacement  » prophétisé par le penseur d’extrême droite Renaud Camus et qui l’amène aujourd’hui à s’inscrire dans le sillage d’un FN tendance Maréchal-Le Pen.

Si le discours du Front national s’est à la fois banalisé et diffusé au sein du corps social et politique de la droite parlementaire, Nicolas Sarkozy porte ici une lourde responsabilité historique dans la réhabilitation de la thématique de l’identité nationale. Bien qu’officiellement retiré de la vie politique, il laisse à la droite un héritage discursif et idéologique empreint d’identitarisme. Lors de la campagne présidentielle de 2007 (dont l’intonation identitaire sera confirmée en 2012 et en 2017), Nicolas Sarkozy reprend le slogan que d’autres à l’extrême droite avaient lancé avant lui : « La France, on l’aime ou on la quitte ». Influencé par l’idéologue maurassien Patrick Buisson, son mandat présidentiel (2007-2012) a été marqué par la création d’un ministère accolant dans son intitulé les termes « immigration », « intégration » et « identité nationale » ; un fait institutionnel qui annonçait l’ouverture officielle d’un « débat officiel » sur l’identité nationale… Ponctué de dérapages xénophobes, le « débat » a acté le rapprochement de la droite parlementaire et du Front national autour d’une même crispation identitaire avec un point de jonction sur la place de l’islam et des musulmans. Une crispation qui s’étend au-delà des traditionnelles frontières partisanes.

Brouillage idéologique

À gauche, dans le désordre identitaire qui règne, le laïcisme de Manuel Valls a joué le rôle de révélateur des divisions idéologiques. Certes, sa conception d’une laïcité qui promeut une application extensive du principe de neutralité religieuse n’a pas été plébiscitée lors de la primaire socialiste. Reste qu’elle ne cesse de monter en puissance depuis quelques années. La ligne laïco-identitaire se perd dans la surenchère rhétorique et idéologique dont les tenants dénaturent la laïcité, « parce qu’ils en font un outil antireligieux, antimusulman » [3]. Ainsi, dans l’« affaire», l’ancien Premier ministre se déclare en faveur des arrêtés d’interdiction du « burkini » sur les plages avant d’affirmer que Marianne « n’est pas voilée parce qu’elle est libre ! ». Il franchit le Rubicon lors d’un débat à Madrid organisé le 21 novembre 2017 par le quotidien espagnol El Pais, où il estime qu’il existe dans la société française un « problème » avec l’islam et les musulmans, que « tout cela nous interroge sur ce que nous sommes »… Et sur ce qui il est (vraiment), oserait-on ajouter. Le républicanisme de Manuel Valls verse dans un identitarisme potentiellement liberticide [4], un laïcisme identitaire qui ne correspond pas à la lettre et l’esprit libéral de la Loi de 1905. Or, bien qu’il a quitté le parti socialiste, la ligne de fracture autour de la conception de la laïcité continue de nourrir le brouillage idéologique qui sévit au sein de l’ancien parti de gouvernement.

Paradoxalement, l’opposition avec le leader de la France insoumise est moins frontale que ne laisse imaginer les polémiques qui les ont opposés. Non seulement Jean-Luc Mélenchon a déclaré que le voile est « un signe de soumission », mais il a assumé un ton et une posture nationale-républicaine durant la campagne présidentielle de 2017. En attestent cette série de choix symboliques : le chant de la Marseillaise a remplacé celui de l’Internationale lors de réunions publiques envahies par des vagues de drapeaux tricolores qui ont « dégagé » les drapeaux rouges de 2012… S’il n’est pas illégitime de se réapproprier des symboles nationaux et républicains accaparés par la droite et l’extrême droite, le mimétisme scénographique s’est prolongé par un mimétisme discursif ou rhétorique sur l’immigration. Le candidat Mélenchon a ainsi affirmé que « le premier devoir est de tarir le flux et nous devons avoir comme mot d'ordre : chacun doit pouvoir vivre dans son pays, et cela est valable en Corrèze comme au Zambèze ». Une sorte de « chacun chez soi » à la résonnance troublante... Un trouble dont l’acuité s’est accrue lorsque Jean-Luc Mélenchon a reproché aux travailleurs détachés de « voler le pain des Français » ou encore lorsqu’il s’est refusé à qualifier la colonisation de crime contre l’humanité au nom en particulier de la mémoire « des siens », invoquant ainsi une identité particulière de « pieds-noirs » pour justifier une lecture de l’histoire.

Malgré tout, dans le paysage politique de la gauche, la plupart des responsables des Insoumis, des communistes et du mouvement de Benoît Hamon assument clairement le caractère « multiculturel » de la société française – un fait qui n’implique pas une adhésion à la doctrine multiculturaliste – et la vision d’une « France métissée » qui font directement écho à l’imaginaire élaboré par la gauche au pouvoir durant le premier septennat de François Mitterrand. Une vision à laquelle semble adhérer Emmanuel Macron, même si ce dernier entretient une certaine ambiguïté sur son rapport à l’identité nationale. 

Emmanuel Macron : au-dessus de la mêlée identitaire ?

Le président Emmanuel Macron ne semble pas céder à cette facilité qui consiste à exploiter la thématique du malaise identitaire. Il entretient néanmoins un discours équivoque où le jeu de pendule du « en même temps » trouve toutes ses limites : d’un côté, il a qualifié la colonisation en Algérie de « crime contre l’humanité », de l’autre, il en a souligné les « éléments de civilisation » ; d’un côté, il flatte les tenants des « racines chrétiennes de la France » (qu’Emmanuel Macron a reconnues) – y compris en saluant « l’entrepreneur culturel » en la personne de Philippe de Villiers, de l’autre il a déclaré que la culture française est avant tout « diverse et multiple » ; enfin, d’un côté, il défend une conception de la laïcité conforme à la lettre et l’esprit libéral de la loi de 1905 et se dit « vigilant » face au risque de « radicalisation » de la laïcité qui « ne doit pas être une religion d’État qui se substitue aux religions », de l’autre, il tend à promouvoir les tenants d’une ligne laïco-identitaire issue du « printemps républicain » (voir le Rapport Clavreul sur la laïcité remis au ministre de l’Intérieur ou la composition du « conseil des sages de la laïcité » institué par le ministre de l’Éducation).

Paradoxe (apparent ?) de notre temps : une représentation de l’identité française – unique, immuable, figée –, qui charrie une mise en accusation à peine voilée du pluralisme, du multiculturalisme et du cosmopolitisme, s’impose dans une société française pourtant de plus en plus cosmopolite et multiculturelle. En cela, le discours identitaire est foncièrement réactionnaire et s’oppose frontalement à la conception constructiviste et interactionniste (aujourd’hui majoritaire dans les sciences sociales) de l’idée même d’identité, qui conçoit cette dernière comme un construit plus qu’un donné, un produit social et historique, un objet politique vivant.

 

[1] La République identitaire, Béligh Nabli, éd. du Cerf, 2016

[2] Dire la France. Culture(s) et identités nationales, 1981-1995, Vincent Martigny, Presses de Sciences-Po, 2016.

[3] Jean-Louis Bianco, entretien au journal Le Monde, 19 janvier 2016.

[4] L’Affaire Baby Loup ou la Nouvelle Laïcité, Stéphanie Hennette-Vauchez et Vincent Valentin, Paris, LGDJ, 2015.

 

Béligh Nabli est universitaire, essayiste et cofondateur de Chronik.fr.

 

Photo © PASCAL PAVANI/AFP