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Gaston Lagaffe : l'homme post-68, m'enfin, c'est lui !

Written by Alexis Brocas | Apr 10, 2018 4:45:00 PM

Et si c'était lui, l'homme d'après 68 le plus abouti, le modèle tant recherché de l'être post-patriarcal, post-spéciste, post-productiviste ? Né onze ans avant Mai dans le cerveau du dessinateur Franquin, Gaston Lagaffe n’est pas seulement, comme le lui crie un jour Prunelle, « le garçon de bureau le plus mauvais du monde ». Comme son grand frère Bartelby – dont le « I’ d prefer not to » préfigure le « M'enfin » lagaffien –, Gaston est un manifeste vivant. Mais sait-il lui-même de quoi ? S'il y a bien une pensée, une éthique, et même une sexualité lagafienne perceptibles, les albums n'en montrent que la surface : les répliques, gestes, inventions inspirées par cette pensée. C'est donc de là qu'il faut partir pour retrouver, enfouis sous les cases, les ferments d'une hypothétique philosophie de Lagaffe.

 

Gaston ou l'homme post-spéciste.

Gaston vit entouré d'animaux : outre la mouette rieuse et le chat dingue, on le croise en compagnie d'un homard (sauvé des eaux bouillantes, que Fantasio confond avec son téléphone), d'un poisson rouge nommé Bubulle, de l'éléphant Maharadjah, d'un caméléon revendicatif, d'un perroquet, d'un lionceau, de merles, d'une tortue, d'escargots, de baleines merveilleusement dessinées... Avec eux, Gaston ne se comporte pas en « maître et possesseur » : on dirait qu'il a lu Lévi-Strauss et refuse la séparation catégorielle homme/animale pour une conception holistique du vivant.

Gaston invente le chauffage central pour oiseaux, met au point des appeaux (qui attirent tantôt des taupes en rut, tantôt les moustiques, tantôt la police), lutte contre la chasse aux lapins (armé d'un fusil lance-carottes). À son échelle (celle de la rédaction du journal Spirou), il réalise le rêve antispéciste en doublant les couloirs d'aquariums communicants pour que Bubulle puisse se promener comme tout le monde. Les animaux reconnaissent Gaston comme un des leurs, et réciproquement : au zoo, Gaston se sent une telle proximité avec les paresseux qu'il s'endort dans leur pavillon. Notons que les animaux lui inspirent parfois des aphorismes définitifs : « Si tous les généraux et amiraux du monde, quelles que soient les couleurs et les étoiles, avaient chacun un chat sur les genous, hébin moi je me sentirais vachement mieux. » Précisons que Gaston est antispéciste mais non végane - puisqu'il déploie beaucoup d'énergie à cacher des conserves de cassoulet et raffole des pilchards. Mais il se rattrape sur l'écologie : les premiers albums de Gaston ont été tirés sur des chutes de papier - de là leur format horizontal.

 

Gaston travailleur post-productiviste

Gaston dort au travail, et, quand il manifeste pour travailler moins, il dort aussi (sous une pancarte « Non aux cadences infernales »). Gaston souffre par ailleurs d'une allergie au mot « effort » (ça lui donne des éternuements). Bref, Gaston incarne l'idée rousseauiste de l'homme paresseux par nature. Mais peut-on appeler fainéant quelqu'un qui déploie tant d'énergie pour glander ? Qui s'en donne les moyens - telle cette invention à base de poulies qui lui redresse la tête quand Prunelle ou d'autres fous laborieux poussent la porte de son bureau ?

Dans la pensée médiévale, la paresse était dénoncée comme un péché ouvrant la porte aux mauvaises idées. Chez Gaston, au contraire, la quête du moindre effort est source de mille bonnes idées : à sa façon, il confirme les thèses du chercheur Andrew Smart (Autopilot : The Art and Science of Doing Nothing, 2013) qui estime la culture du rendement peu rentable in fine et juge la paresse nécessaire à la créativité. Poussant le raisonnement, Gaston met sa créativité au service de sa paresse - par des inventions recyclant l'énergie des autres, pour lui presser des jus d'orange. Mieux, la quête du sommeil en milieu hostile (la rédaction du journal Spirou) l'amène à se lancer dans une autothérapie djanovienne fondée sur la régression fœtale : dans la montagne du courrier en retard, Gaston s'est creusé une chambre utérine à l'abri du monde. Et c'est peut-être pour protéger son univers qu'il multiplie les actes manqués empêchant la signature du contrat qui lierait Spirou à M. De Mesmaeker.

 

Gaston l'homme post-patriarcal

L'idylle entre Mlle Jeanne et Gaston est l'un des fondements du comique de répétition lagaffien. Elle le veut, et lui, l'innocent, ne voit rien ! C'est à croire que Gaston échappe aux pulsions ordinaires. Ou qu'il a quitté le marché sexuel houellebecquien, à supposer qu'il y soit jamais entré. Quand il déshabille Mlle Jeanne, c'est parce qu'il porte un cactus et elle, une robe légère ! Bref, Gaston est le contraire du macho (représenté par le dessinateur Lebrac et ses poses avantageuses devant les secrétaires à longues jambes). Il peut toutefois faire preuve de goujaterie - quand il invite Mlle Jeanne à un bal costumé afin que sa queue-de-cheval complète son déguisement de poney, ou quand il grave sur un arbre « G M J » (« Prenez garde monsieur Gaston... une fois écrit ça ne s'efface plus jamais ») et transforme les lettres en dessin. Gaston serait donc un épicurien ou un stoïcien qui aurait fait le tri dans ses désirs et rejeté la sexualité comme nuisible à la quiétude ? Peut-être, mais quand Gaston s'endort, son éros refoulé se réveille... Ses rêves, qui l'emportent sur les anneaux de Saturne ou sur une île déserte, se déroulent presque toujours en compagnie de Mlle Jeanne, avec laquelle il communique par télépathie quand elle dort aussi. Et leurs songes partagés se finissent souvent dans un nid, et alors... « Jeanne ! Gastonnn ! »

 

Gaston inventeur post-industriel

Au bureau, Gaston travaille, mais surtout pas sur son travail de bureau : il invente. Des prototypes de machines inutiles (celle qui permet aux non-fumeurs de faire des ronds de fumée), ou au contraire utiles mais inadaptées : ce monorail, sorte de tire-fesses d'intérieur pour accélérer les déplacements dans la rédaction. C'est ainsi qu'il invente le drone avant tout le monde : le chien-robot capable d'uriner de l'acide sulfurique contre les parcmètres. Sa capacité à produire hors de toute logique industrielle semble le placer du côté des makers, ces inventeurs qui s'affranchissent de l'entreprise pour créer des objets - mais les makers favorisent la collaboration, alors que Gaston crée plutôt seul. En fait, il ressemble à leurs ancêtres, les adeptes du Do it yourself. Comme eux, il refuse l'obsolescence programmée et emploie ses talents de bricoleur à ressusciter, par exemple, une chaudière à gaz (qui chauffera si bien qu'elle décollera dans l'espace). Comme eux, il se fonde sur le biomimétisme. Comme eux, il détourne : avec deux poubelles à pédale, un rouleau de scotch et un copain (Jules-de-chez-Smith-d'en-face), Gaston réinvente Roland-Garros... Et à sa vista d’inventeur il ajoute la sérendipité – cet art de trouver ce qu’on ne cherchait pas, théorisé par l’écrivain Horace Walpole ou le scientifique Walter Bradford Cannon. Gaston fabrique une hélice pour augmenter la vitesse de sa gaffomobile ? Quand elle s’arrache du toit avec un morceau de celui-ci et Prunelle accroché, elle devient un ULM. Gaston fabrique un instrument de musique, le célèbre gaffophone ? Il crée un moyen de faire tomber les plafonds. Notons qu’inventions malencontreuses et sérendipité se télescopent souvent. Comme dans cette série de gags où Gaston tente de fabriquer un sapin de noël artificiel en pulvérisant de la colle et des aiguilles à haute pression : il finit transformé en conifère humain. Même Mlle Jeanne le fuit ! Cherchant du réconfort dans la musique, il découvre les pouvoirs épilateurs du gaffophone.

 

Gaston activiste post-situationniste

Comme Franquin, dont l’anti-militarisme éclate dans l’album Idées noires, Gaston refuse les figures d’autorité, surtout quand elles se signalent par un uniforme. Mais, s’il manifeste souvent, il ne donne pas dans la contestation articulée. Son combat principal concerne son droit de garer sa gaffomobile n’importe où sans payer. Ce qui le rapproche plutôt des libertariens individualistes à l’américaine et lui désigne deux ennemis : les parcmètres, et l’agent Longtarin, qui veille à leur remplissage. Gaston les affronte, parfois sans violence – quand il transforme un parcmètre en sucette géante : parfois vigoureusement – quand il recrute un Hercule de trottoir pour qu’il les plie de manière à rendre impossible l’introduction d’une pièce. Les stratégies qu’il élabore contre Longtarin sont du même acabit : quand il transforme sa gaffomobile en voiture hantée (peut-être inspirée par Christine, de Stephen King). Quand il invente le parking arboricole (et force le malheureux agent à demander à son supérieur la hauteur d’une interdiction de stationner). Tout cela rapproche Gaston des post-situationnistes britanniques du groupe Reclaim The Streets, qui prônent une réappropriation ludique de l’espace public. Mais ceux-ci luttent contre la culture de la voiture alors que Gaston ne pense qu’à imposer la sienne.

 

À lire :

Gaston 1. Premières gaffes, Franquin, éd. Dupuis



Illustration : © Frankin / Dupuis