L'altermondialisme a-t-il encore un avenir ?

L'altermondialisme a-t-il encore un avenir ?

Du 13 au 17 mars 2018, le Forum social mondial se tient à Salvador de Bahia, au Brésil. Un événement important mais dont l’influence sera faible au vu des premières éditions dans les années 2000. Présent sur place, le militant Christophe Aguiton analyse le déclin de ce mouvement et sa quête de renouveau.

Créé au début des années 2000 pour dénoncer le modèle économique néolibéral, le grand rassemblement altermondialiste accuse une baisse d'affluence. Et pourtant, la très forte croissance des inégalités et l’ampleur des défis géopolitiques, environnementaux et démocratiques confirment les raisons d’être du mouvement altermondialiste et devraient lui donner une place centrale dans la vie politique et médiatique. Pour comprendre cette perte d’influence, il faut à la fois revenir sur les crises et la profonde transformation de la situation internationale et sur les mutations récentes des mouvements militants.

Le mouvement altermondialiste naît à la fin des années 1990 de la critique des institutions commerciales et financières internationales (Organisation Mondiale du Commerce, Fonds Monétaire International et Banque mondiale) qui imposaient aux pays du Sud des mesures de libéralisation économique favorisant les entreprises multinationales nord-américaines, européennes ou japonaises. Il est utile de rappeler le contexte de l’époque. La fin de l’Union soviétique et des régimes qui lui sont proches a ouvert une période dans laquelle la mondialisation économique s’est étendue à toute la planète mais qui est aussi l’âge d’or du multilatéralisme, avec la création de l’OMC et l’importance prise par les Nations Unies lesquelles multiplient les conférences internationales, sur l’environnement à Rio, ou sur les droits des femmes à Pékin, en s’appuyant sur une « société civile » représentée par les ONG. Une période qui voit les élites du monde entier partager les mêmes convictions, le « consensus de Washington », la « pensée unique », ou encore l’idée que la « nouvelle économie » allait permettre de débarrasser le monde des crises cycliques du capitalisme.

Fragmentation de la communauté internationale

La force du mouvement altermondialiste a été de s’opposer à ce consensus des élites, en offrant une alternative mondiale basée sur une mise en réseau de mouvements très variés, écologistes, féministes ou syndicalistes ; mais la situation change très vite. À l’inverse des prédictions des adeptes de la nouvelle économie, les crises financières et économiques se sont multipliées en s’aggravant : 1997 pour les monnaies asiatiques, 2001 pour l’économie numérique et enfin en 2007-2008, la plus grave crise qu’ait connue le monde depuis celle de 1929. Dans le même temps, le multilatéralisme des années 1990 laisse la place à une fragmentation de la communauté internationale qui commence en 2003, quand les États-Unis lancent l’invasion de l’Irak, et qui culmine aujourd’hui avec les guerres civiles au Moyen-Orient, les tensions en Asie dans un contexte de montée en puissance de la Chine et les tentations protectionnistes de Donald Trump. Ces crises économiques et financières et la fragmentation de la communauté internationale rendent les débats et alliances bien plus complexes, fragilisant ainsi le mouvement altermondialiste. Dénoncer les accords de libre-échange qui donnent un pouvoir considérable aux multinationales était plus simple avant l’arrivée de Donald Trump au pouvoir aux États-Unis.

Chaque conflit international divise de même les mouvements sociaux et altermondialistes : en Syrie, par exemple, personne ne soutiendra bien sûr Daech, mais les positionnements entre rebelles syriens, autonomistes kurdes et régime de Bachar al-Assad, chacun d’entre eux étant soutenu par telle ou telle grande puissance, n’iront pas de soi. Enfin, les évolutions positives d’économistes réputés et de dirigeants de grands pays ont créé tout un dégradé de positions qui ont rendu moins lisible la critique altermondialiste. Les prix Nobel Paul Krugman ou Joseph Stiglitz, qui sont dans les années 1990 des tenants de la mondialisation libérale ont un discours bien plus critique après 2000. Et l'on voit l’essentiel des dirigeants des pays de l’OCDE favorables à des mesures contre les paradis fiscaux, au cœur de l’économie financière, et certains d’entre eux se déclarer favorables à la taxation des transactions financières, reprenant là une revendication historique d’ATTAC. Comme pour l’écologie, cette prise en compte tout à fait positive, par les partis de gouvernement, de revendications du mouvement altermondialiste (même s’il ne s’agit souvent que d’effets d’annonce) affaiblit en partie ceux qui en ont été les initiateurs.

Nouvelles gauches radicales

Deux autres évolutions ont également eu un impact sur le mouvement altermondialiste. C’est tout d’abord la nouvelle vague de mouvements sociaux qui suit les révolutions arabes. Dès mai 2011 en Espagne, puis aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Grèce et dans beaucoup d’autres pays, des occupations de places ont lieu avec les mouvements des Indignés (Indignados) et Occupy. Ils s'inscrivent dans la lignée du mouvement altermondialiste dans leurs thématiques (lutte contre le pouvoir des marchés financiers et des grands établissements bancaires, critiques de la précarité et des inégalités liées aux politiques néolibérales…) comme dans leur fonctionnement horizontal, basé sur le consensus. Mais si le mouvement altermondialiste avait introduit une nouvelle culture politique prenant en compte « la richesse de la diversité » et le refus de toute hiérarchie entre revendications et aspirations, il l’avait fait en s’appuyant sur des organisations et des mouvements structurés. Les Indignés et Occupy se sont eux basés sur les individus et non les organisations, ce qui a élargi encore le nombre de participants mais rendu impossible toute pérennité et continuité. Ces nouvelles formes d’action, basées sur l’implication d’individus qui peuvent passer d’un combat à l’autre sans besoin de se structurer, Internet et les réseaux sociaux suffisant pour faire passer les informations, se sont multipliées dans de nombreux pays. Ce sera au Brésil en 2013 avec le « Passe Livre », le plus important mouvement qu’ait connu ce pays depuis la dictature, puis la Turquie avec le parc Gezi, Hong Kong avec la révolution des parapluies, puis la France en 2016 avec Nuit debout.

La deuxième évolution, en tous cas en Europe occidentale et en Amérique du Nord, vient d’une transformation très rapide des espaces politiques, conséquence directe de la crise de 2008 qui a fragilisé les couches moyennes. Partout apparaissent et se développent des forces xénophobes, racistes et isolationnistes mais aussi, et de niveau comparable, de nouvelles formations de gauche radicale très différentes des partis traditionnels, sociaux-démocrates ou communistes. Ces nouvelles formations de gauche combinent un fonctionnement ouvert, basé sur Internet, avec très souvent des leaders charismatiques qui ont un poids très important. Beaucoup de ces dirigeants, comme Pablo Iglesias en Espagne, avec Podemos, ou Aléxis Tsípras en Grèce, avec Syriza, viennent du mouvement altermondialiste qui a formé leurs identités politiques. Ces nouvelles formations ont à la fois offert une caisse de résonance aux revendications altermondialistes, mais aussi attiré nombre de cadres et de militants qui manquent aux mouvements sociaux et remis sur la table les débats bien connus sur les relations entre forces politiques et mouvements avec des tentations hégémoniques inévitables.

En bientôt vingt ans d’existence, le mouvement altermondialiste a connu des phases très différentes et s’est trouvé confronté à de nouveaux problèmes. Mais il est toujours actif et bien vivant, comme l’ont montré les actions d’ATTAC pour exiger d’Apple, comme des autres grands acteurs de l’économie numérique, qu’ils paient leurs impôts, comme toute entreprise. Et il a su se diversifier, en ne se limitant pas à la critique de la mondialisation financière. On a ainsi vu, dans la mobilisation de la société civile pour la « justice climatique », beaucoup d’organisations et de militants du mouvement altermondialiste y prendre une place importante !

 

Figure du mouvement altermondialiste, Christophe Aguiton est chercheur en sciences sociales, militant syndical et politique, membre fondateur de SUD-PPT, d’AC ! (Agir ensemble contre le chômage) et d’Attac.

 

Photo : © Jack Taylor / AFP