Football : on était à France - Angleterre (des écrivains)

Football : on était à France - Angleterre (des écrivains)

Football et littérature font-ils bon ménage ? Samedi 9 juin, au stade Bauer à Saint-Ouen, une sélection d'auteurs tricolores affrontait un aréopage de plumitifs anglais. À la clef, une victoire méritée.
Par Laurent-David Samara.

Jours tranquilles à Saint-Ouen. À la terrasse des cafés, on sirote une bière en attendant le coucher du soleil. Les adolescents se baladent en bande et les Puces se vident de leurs ultimes visiteurs. Trêve estivale oblige, si le stade Bauer sonne creux, il n'en reste pas moins un fascinant monument historique à la gloire du football alternatif. Un mois plus tôt, dans une belle euphorie populaire, le Red Star, son club résident, venait y décrocher son ticket d'accession à la Ligue 2. Une montée célébrée comme il se doit – c'est-à-dire par un joyeux envahissement de terrain – au terme d'un match nul et vierge face au modeste club de Lyon-La Duchère. C'est sur cette même pelouse synthétique, sur les traces de cet authentique exploit des divisions inférieures, que nous revenions samedi dernier pour un match assez particulier. L'affiche était belle et avait de quoi nous faire saliver : l'Équipe de France rencontrait la sélection anglaise ! Récit.

17h30. Nous pénétrons dans le stade par une porte dérobée. Face à nous, le couloir des vestiaires, puis le fameux tunnel par lequel les joueurs font leur entrée. Une fois n'est pas coutume, il faut faire le tour de la pelouse pour accéder aux tribunes. À Bauer, bastion du communisme banlieusard, les places dites « présidentielles » ont été rebaptisées du nom de Rino Della Negra, ex-joueur du club connu pour avoir appartenu au groupe Manouchian de la célèbre « Affiche Rouge ».

FC Flammarion, AS Stock et US Gallimard

17h45. D'un pas déterminé, les Bleus foulent le gazon audanien. Tapes dans le dos, ultimes échauffements et quelques exercices balle au pied. Rien que du classique. Aucune trace, pourtant, de la pépite Mbappé, de l'élégant Varane et du feu follet Dembélé. Didier Deschamps semble lui aussi absent… Le temps d'un match, ces stars évoluant dans les plus grands clubs européens ont été remplacés par un onze composé… d'auteurs et de journalistes venus des quatre coins de l'Hexagone. Sous nos yeux ébahis se dévoile l'Équipe de France des écrivains ! Parmi ces auteurs que l'on était plus habitué à lire qu'à regarder jouer : Olivier Pourriol, reconnaissable à son toucher de balle, l'infatigable râtisseur du FC Flammarion Bernard Chambaz ou encore les espoirs Sébastien Berlendis (AS Stock) et Baptiste Fillon (US Gallimard). La présence d'un journaliste du Nouveau Magazine Littéraire intrigue, on soupçonne certains auteurs de multiplier les dribbles pour obtenir de bonnes critiques dans nos colonnes.

18h00. L'affluence n'égale pas celle du Stade de France mais l'ambiance est bon enfant. Des tribunes s'échappent d'ailleurs quelques chants de supporters que l'on croirait étrangement sortis d'un meeting LR (« Qui ne saute pas n'est pas Fillon », pour Baptiste Fillon (Après l'équateur, Gallimard), qui n'a, après enquête, aucun lien de parenté avec l'ex Premier ministre). Comme des professionnels, les joueurs français se concentrent, prennent la pose pour la traditionnelle photo de match et serrent quelques poignées de main fraternelles avec leurs adversaires du jour. Pas de temps pour les hymnes : on donne déjà le coup d'envoi ! Première surprise : le niveau est plus que correct, l'équipe de France est conquérante et dicte le tempo de la partie. L'on pensait, en prenant le chemin du stade, voir des joueurs du dimanche, malhabiles et rapidement essoufflés. On trouve ici quelques jolies individualités, tel l'ailier toulousain Brice Christen, le londonien Louis Dumoulin ou encore le caennais Julien Legalle. Et tandis que les milieux combinent, les attaquants menacent. Malheureusement, dans les cages adverses, le portier anglais multipliera les arrêts décisifs tout au long du match.

18h25. On fulmine sur le banc de touche français. Parti à la limite du hors-jeu, un attaquant des Three Lions s'est échappé pour inscrire un joli but d'une frappe placée petit filet. Les Bleus, un cran au-dessus de leurs adversaires du jour, se sont fait surprendre. Piqué au vif, Jimmy Adjovi-Boco, l'entraîneur-joueur à la relance propre harangue ses troupes. L'effet est immédiat : les tentatives françaises s'enchaînent, les beaux gestes aussi.

Caviar dans le dos de la défense

19h. Passée la mi-temps, les Bleus haussent d'un ton, multiplient les contrôles orientés et les passes qui transpercent les lignes adverses. A la 78e minute, suite à un corner frappé par l'historien Yvan Gastaut, le ballon navigue près de la cage anglaise jusqu'à ce que le fameux Baptiste Fillon, décidément bien en jambes, n'inscrive le premier but français d'une frappe puissante. 1-1 ! La suite du match, disputée sous une chaleur difficilement supportable, donnera raison aux écrivains français. « Enfin sûrs de leur fait, raconte le résumé officiel du match, les Bleus faisaient tourner la balle de gauche à droite, et la tête à l'Albion pourtant perfide. Le coach Jimmy Adjovi-Boco adressait un caviar absolu dans le dos de la défense à Bertrand Guillot (Hors-jeu, La dilettante, J'ai Lu ; Sous les couvertures, Rue Fromentin) qui jetait ses dernières forces dans un ultime sprint. Chevauchée, centre en retrait, jaillissement de Brice Christen au premier poteau pour une balle magistralement piquée par-dessus le goal anglais. Hurlement de joie des joueurs et d'un public en transe ! » 2-1 : les Bleus empochent une victoire obtenue de haute lutte.

19h30. Au terme de la partie, on s'approche des bancs de touche pour recueillir les réactions, à chaud, de quelques joueurs. Celle de Louis Dumoulin d'abord. Auteur d’une uchronie footballistique, Des bleus dans les yeux parue en 2014 aux Éditions du Sous-sol, celui-ci revient pour nous sur les débuts de l'aventure : « Tout a commencé en juin 2016, par un match face à la sélection allemande, championne du monde en titre, disputé au Stade Yves-du-Manoir à Colombes. Les Allemands menaient 2-0 en moins de vingt minutes de jeu, on a eu un peu peur, et finalement on a sauvé l'honneur grâce à une frappe lointaine d'Yvan Gastaut. Une défaite 2-1, donc. Par la suite, nous sommes allés jouer la revanche à l'occasion du Salon du livre de Francfort. Un grand moment ! Les Allemands nous ont reçu somptueusement, on croyait disputer la Ligue des Champions ! » 

19h45. À la tête de cette sélection pas comme les autres, un duo inspiré. Sur le terrain, l'entraîneur-joueur Jimmy Adjovi-Boco, ancien footballeur professionnel ayant longtemps évolué sous la tunique sang et or du Racing Club de Lens. Ce dernier apporte à l'équipe de France des écrivains son bagage technique et sa science du coaching. « Sans lui, racontent plusieurs joueurs, ça irait dans tous les sens, sans cohérence. L'apport de Jimmy est inestimable ! » Loin du terrain, l'autre homme fort des Bleus est Benoît Heimermann. Ancienne plume du Matin de Paris et de l'Équipe Magazine, l'éditeur de la maison Stock est le véritable patron de la sélection. A la ville, on doit à cet homme discret rien de moins que l'éveil de Saint-Germain-des-Prés à la littérature sportive. Avec Vincent Duluc, Olivier Guez (Éloge de l’esquive, Flammarion ; La Disparition de Josef Mengele, Grasset) ou encore Adrien Bosc (Constellation, Stock), l'écurie du précurseur Heimermann compte aujourd'hui parmi les plumes les plus élégantes de la capitale.

Le football à la conquête du monde de l'édition

20h00. De nerfs, le gardien de but anglais fait valser sacs et autres bouteilles qui jonchaient le banc de touche visiteur. Et tandis que les joueurs regagnent les vestiaires, Ollivier Pourriol évoque avec nous sa Généalogie de l'insulte récemment publiée chez Robert Laffont. Une discussion entrecoupée par les rires amusés de quelques coéquipiers moquant le carton jaune reçu par le philosophe en fin de match. Il règne là une ambiance de franche camaraderie. Comment, dans un milieu où prédomine si souvent l'égoïsme des auteurs, ne pas se prendre de sympathie pour cette équipe attachante, mue par la passion des lettres, du beau jeu et de l'œuvre collective ?

20h20. Le stade Bauer referme ses portes. Par grappe, les écrivains quittent le théâtre de leurs exploits. Nous saluons les héros du jour avec cette certitude réconfortante en tête : doucement mais sûrement, le football conquiert toujours plus de terrains inédits et s’ouvre de nouveaux horizons. Le virus a semble-t-il récemment touché le monde de l’édition puisqu’à l’occasion du Mondial, il n’est pas une maison qui ne dispose de sa sortie consacrée au ballon rond. Mieux : cette année, au-delà de sa quantité, c’est surtout par sa qualité que brille la littérature traitant du sujet. Mais gare à ne pas crier trop vite victoire : « Tandis que la sélection allemande des écrivains a le soutien de sa fédération et bénéficie d'un contrat de sponsoring avec Mercedes-Benz, son homologue tricolore navigue à vue, avec un budget qui ne lui permet pas vraiment de disputer des matchs à l'étranger. Les Anglais nous ont promis une revanche sur leur sol ; un match à Rome, contre la Squadra Azzura est également à l'étude. Mais il nous faudrait plus de visibilité et de moyens pour parvenir à pérenniser l'équipe », explique Benoît Heimermann. En attendant l'arrivée de renforts capables d'offrir plus de surface médiatique au 11 français – Marc Lévy, Frédéric Beigbeder, Michel Houellebecq, Raphaël Glucksmann ? – nos écrivains joueurs se mettent à gagner et cette seule nouvelle suffit à nous mettre en joie.

 

Laurent-David Samama est journaliste. Auteur de Kurt (Plon, 2017).

Photos : L'équipe de France de football des écrivains © Brice Christen