« Le football est le miroir-reflet des impasses du libéralisme »

« Le football est le miroir-reflet des impasses du libéralisme »

Co-directeur de l’observatoire Sport et Société à la Fondation Jean-Jaurès, Richard Bouigue a publié avec l'économiste Pierre Rondeau un ouvrage intitulé « Le foot va-t-il exploser ? » (l'Aube - Fondation Jean Jaurès). Entre hausse des droits télé, gentrification des stades et processus de formation des joueurs, ils nous expliquent le besoin urgent de régulation économique du football.

À l'occasion de la demi-finale France - Belgique, TF1 a réalisé son record d'audience de l'année. Le match a réuni en moyenne 19,11 millions de téléspectateurs sur la première chaîne (71% de part d'audience) avec un pic à 22,3 millions avant le coup de sifflet final. Ajoutez à cela les maillots des sélections nationales et des clubs qui se vendent comme des petits pains, l'explosion des droits télé et les joueurs qui sont transférés pour des sommes chaque année plus invraisemblables… Le football est-il vraiment en passe d'exploser, comme le suggère le titre de votre essai ?

Richard Bouigue et Pierre Rondeau : Il faut bien distinguer les matchs de l’équipe de France, qui rapportent beaucoup d’argent aux diffuseurs et aux annonceurs – surtout lors des grandes compétitions internationales (Coupe du Monde, Euro,…) – et les matchs du championnat de France. Là, les audiences sont décevantes, voire médiocres, surtout si on les compare avec celles des Bleus (à peine 2 millions pour Marseille – PSG et 1,8 millions pour un match diffusé en clair sur C8, comme PSG -Troyes) – et se pose alors la question de la rentabilité.

Le football, quelque part, a déjà explosé, si l’on mesure l’expansion de sa pratique et de sa consommation ces dernières décennies : plus de 4 % de la population est impliquée dans le football. La finale de la Coupe du monde de 1994 avait rassemblé 100 millions de téléspectateurs, celle de 2014, plus de 3 milliards. Cette mondialisation du football attire des investisseurs, des partenaires, des annonceurs, des diffuseurs et des marques. Le budget total des 98 équipes du Big Five (les championnats de France, Italie, Espagne, Allemagne, Angleterre) s’élevait à 2,3 milliards au début des années 2000, contre 7,9 milliards en 2008 pour atteindre 18 milliards d’euros à l’orée de la saison 2017-2018. Les dépenses en matière de transfert ont également considérablement crû, passant de 1 million d’euros, dans les années 1970, pour la superstar Johan Cruyff, de l’Ajax d’Amsterdam au FC Barcelone, à 222 millions d’euros cet été pour Neymar, du Barca au Paris Saint-Germain.

En cause, les fameux droits télé ?

R.B. et P. R. : Si l’argent du football a explosé, c’est principalement parce que les droits TV, depuis quelques années, ont considérablement augmenté, passant en France de 800 000 euros par an (en 1984) à 748 millions sur la période 2016-2020. En 2020, ils atteindront 1.153 milliards. Comment les chaînes, avec des audiences bien inférieures à celles observées lors de cette Coupe du monde, arriveront-elles à trouver une rentabilité pérenne et soutenable et éviter une faillite généralisée ? Canal+, diffuseur historique du football, ne cesse de perdre des abonnées ; Bein Sport, lancé en 2011, a déjà accumulé une dette de 1 milliard d’euros et n’a atteint que 4 millions d’abonnés. D’après différentes études, une Ligue 1 à plus d’un milliard nécessiterait 7 millions d’abonnées à 15€ par mois pour rentabiliser l’exercice. Nous en sommes loin… Cette économie particulière fonde essentiellement sa solvabilité sur une ressource instable et incertaine. Son risque d’explosion n’est pas une fiction, elle impacterait les clubs qui vivent de plus en plus dans une très forte « télé-dépendance » – entre 50 et 60 % de leurs budgets dépendent aujourd’hui des droits télé.

« L'argent a pris trop de place dans le football » entend-on régulièrement dans les travées des stades. Ce rejet du football moderne ne serait-il pas une énième manifestation de cette nostalgie touchant d'autres domaines de la société et fédérant ses ouailles autour du slogan « C'était mieux avant » ?

R.B. et P. R. : Certains peuvent en effet regretter l’évolution du football moderne, avoir l’impression que ce sport leur échappe, qu’il est trop différent de celui qu’ils ont connu quand ils étaient jeunes et même que les stades ne sont plus faits pour eux. Souvent, la cause principale invoquée est alors la place prise par l’argent roi qui aurait tout corrompu et tout dégradé dans le football.

Nous ne nous retrouvons pas dans cette petite musique lancinante du « c’était mieux avant ». C’était différent, mais pas forcément « mieux ». Nous ne sommes pas nostalgiques d’un football d’antan et ne caressons pas le fantasme d’un retour en arrière. Nous prenons le football tel qu’il est aujourd’hui, et nous observons même que le spectacle s’est intensifié et le niveau de jeu considérablement amélioré. Nous ne remettons pas non plus en cause les choix de consommation des milliards de supporters et d’amateurs de football qui drainent de l’argent vers ce secteur.

Mais alors ?

R.B. et P. R. : Le problème n’est pas l’argent, ce sont les inégalités. Le secteur connaît un développement exponentiel avec des taux de croissance des budgets des clubs du « Big five » de l'ordre de 10 % annuel depuis la mise en œuvre du fair-play financier en 2010. Mais comment dès lors accepter dans le football un niveau astronomique de chômage (15 % depuis 4 ans en France selon l’UNFP), des écarts de rémunération abyssaux, des joueurs qui commencent la saison sans avoir signé le moindre contrat professionnel (25 % toujours selon l’UNFP), des difficultés de reconversion, l’absence de formation ou la hausse des cas de dépression et de tristesse sociale ? Il y a de l’argent et pourtant tout va mal. La menace vient de l’accroissement des inégalités, de la précarité et de l’incertitude.

Le football est ainsi le miroir-reflet des impasses du libéralisme : dans une économie en forte croissance, la dette des clubs diminue et les salaires augmentent mais corrélativement les inégalités se reproduisent et s’aggravent. C’est ici, selon nous, le cœur du problème.

En mai dernier, sous l'égide de la fondation Jean-Jaurès, vous faisiez paraître une note portant sur « le peuple des loges ». Vous y racontez comment les classes populaires se sont faites chasser des stades, et furent progressivement remplacées par les classes moyennes et supérieures aisées. Expliquez-nous…

R.B. et P. R. : Le football est un sport populaire, notamment dans sa pratique libre et spontanée, mais les stades sont-ils encore accessibles aux classes populaires ? Lieu affectif, mémoriel, social, la composition des stades évolue avec l’avènement du football moderne qui place la rentabilité financière et la sécurisation au cœur des priorités des propriétaires des clubs. À travers cette note, nous avons voulu mettre en exergue une dérive à long terme qui, depuis les années 1990 a peu à peu conduit à chasser les publics les plus défavorisés des stades de football. Depuis une vingtaine d’années, le football est en effet touché par un mal social, une sorte de gentrification à marche forcée.

À la suite des drames du Heysel à Bruxelles le 29 mai 1985 (39 morts, 600 blessés) et de Hillsborough à Sheffield le 15 avril 1989 (96 morts), Margaret Thatcher, alors Première ministre, et les autorités britanniques, ont promulgué un arsenal législatif de type répressif contre le développement de la violence qui va servir de modèle à toute l’Europe. Il s’agit certes de sécuriser les matchs et de prévenir les débordements des hooligans, mais les mesures vont au-delà, elles frappent directement les classes populaires. Ainsi, dans les stades des clubs de première et deuxième divisions, les tribunes debout, les fameuses terraces, le cœur vibrant des supporters des milieux populaires, ont été supprimées et remplacées par des gradins munis de sièges. Un air déjà entendu de « classes laborieuses, classes dangereuses » flotte sur le public du football et le club de Liverpool est devenu le symbole de cette mise au pas. Le débat qui agite aujourd’hui l’Angleterre sur le « soft standing » et les expérimentations de « tribunes debout » lors de la prochaine saison de Ligue 1 en France vont ainsi dans le bon sens. C’est l’occasion de faire revenir une partie des supporters dans les stades et de remettre, enfin, la question de la présence du public populaire au cœur des préoccupations des instances et des dirigeants du football.

On irait donc dans le mauvais sens ?

R.B. et P. R. : Cette politique de « sécurisation » des matchs de football a accompagné un changement de modèle économique. Les stades se sont transformés en même temps que les usages sociaux qui en sont faits. Le prix des places et des abonnements ne cesse de croître – et relègue définitivement les classes populaires. En France, la tarification – marseillaise au Vélodrome, lyonnaise au Groupama Stadium ou bordelaise au Matmut Atlantique – explose. Avec un prix moyen qui augmente continuellement de 7 % à chaque saison depuis 2010, l’affluence faiblit et les stades se vident. En Ligue 1, la fréquentation moyenne n’est que de 22 254 personnes, quasiment autant qu’en 2001, après l’engouement suscité par les victoires de l’équipe de France au Mondial et à l’Euro. Pis, les taux d’affluence sont faméliques, inférieurs à 65 % en moyenne, très loin des standards européens, dépassant assez régulièrement les 80 % en Angleterre ou en Allemagne. Le peuple ne va plus au stade, il est remplacé par des spectateurs fortunés et occasionnels !

La clientèle VIP serait donc en train de modifier profondément la sociologie du stade ?

R.B. et P. R. : Pour les clubs, il s'agit à présent de capter de nouveaux publics pour engranger de nouveaux profits afin de faire bondir « les hospitalités » (l’accueil extrasportif dans un stade : restauration, conciergerie, etc.) et de satisfaire une clientèle VIP. À Paris, leur capacité est ainsi passée de 1 500 à 4 642 sièges si bien qu’elles représentent désormais 10 % de la capacité du stade et 50 % des recettes de billetterie – soit près de 50 millions d’euros par an. Malheureusement, ce phénomène n’est pas propre au PSG. On assiste à une transformation sociale du football. Les grands stades deviennent des enceintes de spectacles bourgeois, sans âme ni ferveur.

De manière plus ou moins consciente, plus ou moins volontaire, les membres de la classe très supérieure qui forment ce que l’on a appelé « le peuple des loges » se coupent ainsi du reste du public et construisent un entre-soi social et culturel confortable. En extrapolant, on pourrait dire qu’ils ne se sentent plus liés par un destin commun à ceux qui les entourent et refusent de partager avec eux des émotions, des histoires, des mémoires. Ils reconstituent au stade la France d’en haut. Le peuple des loges n’est-il pas en effet le reflet d’une société dans laquelle la classe très aisée fait sécession ? Jérôme Fourquet a parfaitement montré que les occasions de contact et les interactions entre les catégories supérieures et le reste de la population sont de moins en moins nombreuses. Le stade n’échappe pas à cette tendance générale : il l’incarne. Au final, c’est bien la cohésion de la société française qui est mise à mal aujourd’hui par un processus de séparatisme social qui concerne toute une partie de la frange supérieure de la société et que l’on constate les soirs de match.

Comment permettre aux enfants et aux jeunes des quartiers, mais aussi des villages, de renouer avec le stade, de ne pas considérer les mesures de sécurité comme un obstacle, le transport comme un frein, le prix des places comme une interdiction et les loges VIP comme un affront… ? Voilà de beaux défis à relever pour que le football ne soit pas qu’une pratique populaire, mais aussi un spectacle accessible à tous.

Pour lutter contre l'argent-roi (et les diverses influences étrangères à l'œuvre, pas toujours dénuées d'arrière-pensées politiques d'ailleurs) certains clubs développent des modèles dits « alternatifs », à l'instar de Sankt-Pauli en Allemagne et du Red Star en France. S'agit-il de l'avenir du football ?

R.B. et P. R. : De plus en plus de milliardaires et de multimilliardaires achètent et investissent dans le football. Les raisons de leurs investissements sont très variables, mais souvent ils sont moins motivés par l’envie de gagner de l’argent que de gagner en notoriété et en symbolisme. Il s’agit alors pour les propriétaires de clubs de profiter de la manne médiatique du football. C’est le cas du Qatar depuis 2011 avec le PSG qui cherche à acquérir une renommée internationale, à faire du soft power et à redorer l’image de la monarchie en s’appropriant les valeurs du sport. L’avenir du football passe-t-il par des modèles alternatifs de type Sankt-Pauli en Allemagne et du Red Star en France ? Rien n’est moins certain ! Ces clubs, auxquels on peut ajouter le FC United ou l’AFC Wimbledon, se sont constitués pour répondre à une demande que le football ne couvrait pas. Ils mettent en avant des valeurs et des gouvernances innovantes. Mais sur le plan sportif, leur palmarès n’est pas bien fameux. En ce sens, ils sont davantage l’expression d’un mouvement social que d’une perspective sportive. Pourtant, reconnaissons-la, ces initiatives ne nous laissent pas indifférents… Elles ne sont toutefois pas à ce jour des archétypes pour le football.

Cette belle Coupe du monde de l'équipe de France confirme ce que l'on savait déjà : notre système de formation est un des meilleurs au monde. Mbappé, Dembélé, Pogba et Varane sont là pour en témoigner. Mais derrière ces réussites éclatantes, vous rappelez que le processus de professionnalisation est extrêmement aléatoire. Seulement un jeune sur six issu des centres de formation est en mesure de signer un contrat. Que faire, dès lors, de la très grosse majorité sortant du cursus sans formation scolaire qualifiante ?

R.B. et P. R. : Le football français doit une partie de sa réussite à la mise en place, à partir des années 1970, de centres de formations aux métiers du sport, agréés par le ministère de la Jeunesse et des sports et la Fédération française de Football (FFF). Cela autour d’un cahier des charges qui propose aux apprentis footballeurs de 15 à 19 ans un mix entre apprentissages sportifs et poursuite d’un cursus scolaire. Pour mesurer la qualité de ce système d’instances spécifiques de formation, on peut rappeler que joueurs français constituent l’un des premiers contingents de footballeurs étrangers dans les championnats du Big Five. Mais il ne faut pas se leurrer, les débouchés sont très aléatoires pour les 2000 jeunes apprentis des 36 centres de formation agréés en 2017-2018. Selon la Fédération elle-même, les clubs de première et de deuxième divisions n’absorberaient chaque année qu’environ 75 apprentis issus des centres sur les 250 qui arrivent en fin de formation. En Allemagne, 80% des aspirants footballeurs des centres de formation ne deviendront jamais professionnels – et certains sont venus de loin pour vivre leur rêve. Une étude, plus étayée, montre d’ailleurs que seulement 5 % des jeunes passés dans les centres de formation signeront un contrat professionnel.

Quid de la situation dans l'hexagone ?

R.B. et P. R. : En France, où la situation n’est pas aussi catastrophique, une analyse du sociologue Julien Bertrand montre que seulement 1 aspirant footballeur sur 6 deviendra professionnel, ce qui en laisse 5 sur le bas côté. Pour eux, la question de l’après centre de formation se pose, surtout lorsqu’ils ne disposent d’aucun diplôme, ou d’un seul CAP aux métiers du sport, ni d’une formation qualifiante pour leur permettre de rebondir. Étant donné l’investissement que cette formation représente et du peu de débouchés offerts, on comprend, au final, l’importance de l’enjeu de la reconversion. Cette question n’épargne d’ailleurs pas les jeunes professionnels : une grave blessure, un mauvais choix de carrière, des performances en baisse et tout peut s’effondrer. La reconversion doit se préparer tôt, bien avant d’y être confrontée quand les jeunes ont l’impression de « sortir du système », d’être « désarmé » et « oublié ». C’est pourquoi nous proposons la création d’un Fonds pour la protection, la formation et la reconversion (FPFR) des sportives et des sportifs. Il s’agit d’utiliser l’argent du football, de le réorienter pour aider ceux doivent se reconvertir après avoir échoué à devenir professionnels.

Vous plaidez également pour l'instauration d’une taxe appelée « Coubertobin » (du nom de Pierre De Coubertin, rénovateur moderne des JO, et de James Tobin, prix Nobel d’économie à l’origine de la mise en place d’une taxe sur les transferts de capitaux). En quoi consisterait-elle concrètement ?

R.B. et P. R. : Nous proposons la mise en place à échelle internationale de la contribution « Coubertobin ». Elle consisterait à prélever une taxe au taux uniforme de 1 % sur toutes les indemnités de transferts.

Cela permettra d'abonder le fonds de développement déjà cité pour la mise en œuvre effective de programmes scolaire d'éducation, de formation et de reconversion pour toutes les sportives et tous les sportifs. Nous suggérons également que la perception de la contribution « Coubertobin » soit gérée et supervisée par une organisation internationale ah hoc à créer qui serait placée sous l'autorité de la communauté internationale. Cette organisation gérerait tout le processus de calcul du montant de la taxe, de sa collecte, de l'allocation de ses revenus et aurait à trancher les conflits qui pourraient éclater au sujet du paiement de la contribution. L'idée d'un tel prélèvement est gagnante-gagnante. Il agirait comme un outil désincitatif pour les clubs acheteurs, refusant de payer une somme supplémentaire sur les joueurs, et comme un outil de financement pour la protection sociale des sportifs, en cas de paiement. Nous préconisons enfin de rendre la contribution dégressive en fonction de l'âge des footballeurs. Plus ils sont achetés jeunes, plus le taux augmenterait jusqu'à atteindre un montant confiscatoire dans le seul but de limiter « la fuite des muscles » et de veiller à la formation et au développement des jeunes joueurs.

Le fait que la Russie de Poutine organise la Coupe du Monde suscitait, avant le début de la compétition, méfiance, tentatives de boycott et réprobation. Quelques semaines plus tard, les Bleus sont en finale. Tout est oublié ? Poutine aurait donc gagné ?

R.B. et P. R. : Vladimir Poutine est en passe de remporter son pari. Il avait besoin de prouver qu’il était capable d’accueillir le monde et d’organiser un nouveau grand événement sportif pour mettre en valeur la grandeur de la Russie et signer son retour sur la scène internationale. Cette Coupe du monde lui aura donné l’occasion de mettre en scène une Russie « Poutinkine », assise sur onze villes hôtes, vitrines déformantes de la modernité d’un pays dans lequel, loin des centres urbains, des régions continuent de vivre dans la pauvreté et les difficultés. Mais le propre d’une parenthèse est d’être de courte durée et de n’avoir, à moyen terme, qu’un impact négligeable. La Coupe du monde en ce sens n’améliorera pas la vie des russes et ne changera pas le regard de la communauté internationale sur la politique de Vladimir Poutine en Syrie, ou les mesures adoptées à l’encontre de la communauté LGBT+ ou encore de ses opposants politiques. C’est en somme rassurant, le football ne remplace pas la politique. Elle doit reprendre ses droits.

On reproche fréquemment à la FIFA d'être corrompue et à ses dirigeants de transformer le football en divertissement planétaire aussi rentable que mal régulé. Les États ont-ils encore leur mot à dire en la matière ? La solution, comme souvent, ne viendrait-elle pas de l'Union Européenne ?

R.B. et P. R. : Si la FIFA fait du sur-place et s’enferme dans une logique libérale et mortifère, l’UEFA a fait montre de bonnes intentions récemment, en particulier avec son plan pour un « fair-play financier 2.0 » qui vise, par exemple, à une meilleure prévention de l’endettement des clubs et à rendre plus transparent leurs budgets. Il faudra toutefois être vigilants sur les critères et les moyens mis sur la table pour y parvenir. La régulation du football doit passer, directement ou indirectement, par les États. Les grandes constructions et évolutions ont toujours été le fruit d’une intervention étatique. Mais de plus en plus, c’est l’Europe qui apparaît comme l’échelle pertinente. Cela a déjà été le cas dans le passé avec l’arrêt Bosman, décision de la Cour européenne de justice. Le fair-play financier, bien qu’émanant de l’UEFA, résulte d'une demande de la commission européenne, après 2008 et la crise des subprimes. La proposition de loi du député UDI Michel Zumkeller, rejoint par François Ruffin, en octobre 2017, visant à instaurer une taxe sur les transferts professionnels a ainsi raté le coche. Elle imposait une taxe franco-française ce qui la vouait à l’échec. Pour avancer, le sport a besoin de l’Europe, de l’action et de l’intervention publiques. Nous comptons utiliser les élections européennes pour mettre en débat la question de la régulation du football et faire des propositions concrètes. 

En refermant votre livre, on se demande s'il existe vraiment de la place pour un football de gauche et progressiste…

R.B. et P. R. : On pourrait retourner la question : le football doit-il être de gauche et progressiste ? La gauche a-t-elle une vision commune sur le football ? Et même, aujourd’hui, a-t-elle une approche positive du football alors que son histoire nous montre l’inverse ? Nous sommes de gauche, Pierre et moi, et nous n’avons pas voulu le cacher aux lecteurs en l’affirmant dès l’introduction de notre livre. Notre parcours militant, nos professions, notre pratique du football ont largement forgé notre regard et nos analyses. Les constats que nous dressons sur l’impasse du libéralisme ou l’accroissement des inégalités en découlent très largement. Nous défendons l’idée que le football est un vecteur d’émancipation individuelle et collective, qu’il contribue à la cohésion sociale et territoriale, que le football professionnel ne peut vivre sans le football amateur et que la pratique du football doit aller de pair avec l’expérience de spectateur. Pour autant, nous refusons la caricature et l’enfermement du débat dans une vision gauche idéaliste versus droite réaliste. Notre volonté de régulation du football ne se retrouve pas dans cette approche binaire. Nous voulons travailler pour le football, à travers la poursuite d’un idéal humaniste et solidaire.

Le mot de la fin ?

R.B. et P. R. : Il est temps d’agir ! Si nous ne faisons rien maintenant, le football risque d’exploser. Et ce ne sera pas le Grand soir, mais la gueule de bois des petits matins pour des millions de personnes. N’attendons pas que la maison football brûle pour prendre des mesures, agissons maintenant, avant qu’il ne soit trop tard. En Chine, les gens vont chez le médecin quand ils ne sont pas malades afin de prévenir les maladies. Quand ils tombent malades, c’est le médecin qui les rembourse. C’est exactement notre philosophie, nous voulons agir maintenant afin d’éviter tout péril. 

 

À lire : Le foot va-t-il exploser ?, Pierre Rondeau, Richard Bouigue, l'Aube, 2018, 120 pages, 14 €

Richard Bouigue est 1er adjoint à la Mairie du 12e arrondissement de Paris et responsable du pôle sport à la Fondation Jean Jaurès. Pierre Rondeau est économiste du sport. 

 

Propos recueillis par Laurent-David Samama.

 

Photo : L'attaquant portugais Cristiano Ronaldo, superstar du football mondial, vient d'être transféré du Real de Madrid à la Juventus de Turin contre la somme de 100 millions d'euros et un salaire de 30 millions par an © ISABELLA BONOTTO / AFP