Nous vivons dans un charnier

Nous vivons dans un charnier

Si l'on juge que les animaux sont des êtres sensibles, on ne peut concilier leur « bien-être » et leur mise à mort.

la question animale n'est plus seulement débattue dans le monde académique. Elle a désormais pris place sur la scène publique, ainsi que l'atteste la fébrilité de ses opposants. La « question animale », expression qui s'est imposée malgré sa syntaxe incorrecte, exprime la dimension fondamentalement philosophique d'un problème qui est à la fois métaphysique, moral et politique.

La thèse aussi bien stoïcienne, kantienne que religieuse de « l'éminente dignité métaphysique de l'homme » pèse encore de tout son poids pour que soit maintenu le statut de chose que le droit a dévolu aux animaux. De fait, si le législateur a, en 2015, accepté de définir dans le Code civil les animaux autrement que par le critère extrinsèque de leur utilité (des biens meubles) au profit de celui, intrinsèque, de la vie sensible, il les a soigneusement laissés dans le chapitre traitant des biens et a réaffirmé, puisque la chose ne va plus de soi, qu'ils « sont soumis au régime des biens ». Le droit de propriété qui s'exerce à leur encontre est celui qu'a tout propriétaire de détruire son bien, sauf disposition contraire. L'extrême violence dont les animaux sont partout victimes découle de ce statut. Or, malgré son ampleur, cette entreprise de laminage passe inaperçue. Comment imaginer derrière un pull-over ce qu'endurent les moutons mérinos australiens durant leur élevage, puis le transport par bateau vers le Moyen-Orient, où ils seront abattus ? Ces bateaux sont connus pour l'odeur de charnier qu'ils charrient.

Captifs dans des bâtiments d'élevage, des cirques, des zoos, des delphinariums, des aquariums, la plupart des animaux sont privés de la possibilité d'exprimer les comportements les plus élémentaires de leur espèce. Beaucoup ont été « améliorés » par la génétique : pour produire plus, courir plus vite, tenir dans notre poche, mieux développer les maladies humaines que les chercheurs leur inoculent. Le programme de mise à mort a atteint des proportions - si l'on ose s'exprimer ainsi - inouïes : 66 milliards d'animaux terrestres et 1 000 milliards d'animaux marins sont tués chaque année dans le monde. Cette escalade croît à mesure que croît notre capacité à anéantir et à renouveler indéfiniment un « stock ». À ceux qui seraient tentés de balayer ces propos en faisant valoir que des civils meurent sous les bombes ou asphyxiés par des armes chimiques, il faut rappeler que, en plus d'en subir pareillement les effets, les animaux ont servi à la mise au point de ces armes, comme à tout le reste d'ailleurs.

POURQUOI VOULOIR LEUR MALHEUR ?

La question est morale : à qui des relations de justice sont-elles dues ? Quels sont les critères qui font de facto entrer une entité dans le cercle de la considération morale ? etc. Depuis l'Antiquité gréco-romaine, la sensibilité, définie comme la capacité à ressentir le plaisir et la souffrance, est tenue pour la disposition qui fonde les droits fondamentaux (ne pas être torturé ou tué pour le bon plaisir d'un quidam). Afin d'enrayer toute tentative d'interprétation réductrice de cette notion, l'anglicisme « sentience » souligne la qualité évidemment émotionnelle, vécue, des expériences propres aux êtres sensibles. Comment, en effet, souffrir sans être le sujet de sa propre souffrance, être joyeux sans être sujet de sa joie ? Une partie du monde scientifique, encore empreinte de béhaviorisme, réduit la souffrance des animaux à de simples réactions nociceptives, c'est-à-dire abstraites, coupées du corps psychosomatique qu'elles affectent. Cette conception prête main-forte au programme d'exploitation et de mise à mort : puisque les animaux sont des organismes insensibles, toute préoccupation morale à propos des cruautés que nous leur infligeons tombe.

La question, enfin, est politique. Cela signifie qu'elle est l'affaire de tous, qu'elle appartient au registre de ce dont une société, et ses dirigeants, doivent se préoccuper. Aussi les porte-parole des intérêts des animaux doivent-ils être entendus, représentés, et leurs propositions prises en compte. Mais qu'est-ce à dire ? Peut-on concevoir de « moraliser » les pratiques meurtrières, de les « humaniser », comme on dit aujourd'hui ? Comment faire pour que tout change sans que rien ne change ? Y a-t-il un moyen de planter les harpons, d'étouffer, de piéger, d'électrocuter, de poignarder, de rendre malade par l'inoculation d'agents pathogènes « dans le respect du bien-être animal » ? Car ces derniers termes, dont l'inflation est remarquable, jouent comme un cache. Afin d'apaiser une inquiétude qui gronde sourdement en nous, nous aimerions croire que les animaux vivent et meurent dans un demi-sommeil, qu'ils sont indifférents à ce qui leur arrive. Mais non, ces êtres de chair et de sang, pleins de vivacité, psychiquement fragiles, veulent poursuivre leur vie. La terreur les terrifie, la solitude les ruine, la promiscuité les rend fous, la tristesse et le désespoir ont raison de leur équilibre mental. Pourquoi voulons-nous leur malheur ? C'est à cette question, et non à celle d'un illusoire « bien-être » durant leur naufrage, que nous devons faire face.

Photo : Ferme de Plougoulm, France. © FRED TANNEAU/AFP