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À la « fête à Macron », un slogan antisémite sous les oripeaux antisionistes

Written by Marylin Maeso | May 8, 2018 12:19:29 PM

On a beaucoup parlé d’antisémitisme dernièrement. La réalité tenace, polymorphe et meurtrière de cette haine me laisse penser qu’il en sera encore beaucoup question à l’avenir. Mais on en parle mal : là est l’embarras. Non que tout soit faux, dans la valse des tribunes et contre-tribunes qui se succèdent à un rythme soutenu depuis plus de deux semaines – au milieu des maladresses et des jugements obscurcis par une juste colère, des vérités se font jour de toutes parts. Mais on se parle sans s’écouter, et il est des malentendus plus coûteux que les silences.

Parmi ce tintamarre polémique tissé de concurrence victimaire, de procès en islamophobie ou en islamo-gauchisme, d’imprécations et de dénis, l’absence de dialogue plane comme un oiseau de mauvais augure. Il semble déjà si loin, le souvenir de la marche blanche organisée à la mémoire de Mireille Knoll qui nous avait unis contre ce fléau. Dès lors qu’un combat ô combien nécessaire nous fédère autant quand il s’incarne tacitement dans un rassemblement citoyen qu’il nous déchire lorsqu’il se fait verbe, on ne peut que partager le diagnostic énoncé par Tarrou dans La Peste de Camus : « j'ai compris que tout le malheur des hommes venait de ce qu'ils ne tenaient pas un langage clair ».

Ambiguïté sémantique

Notre société est profondément divisée sur les questions touchant l’antiracisme, c’est indéniable et il faudra du temps et un peu de bonne volonté pour espérer dépasser les clivages idéologiques et les querelles militantes. Mais puisqu’il faut bien commencer quelque part, je ne crois pas inutile de dire que la haine est d’autant plus dangereuse qu’elle avance masquée. Il a beaucoup été reproché aux théoriciens du « nouvel antisémitisme » de négliger la permanence d’un vieil antisémitisme d’extrême droite, et je ne peux qu’insister, à mon tour, sur la nécessité de demeurer attentifs à ce dernier, ne serait-ce qu’en raison de la formidable caisse de résonnance que les réseaux sociaux lui offrent aujourd’hui pour distiller abondamment son venin. Mais il me paraît tout aussi évident qu’en un sens, celui qui colporte cette peste en habit de sainteté est autrement plus délétère que celui qui hurle « sale youpin ! » à pleins poumons. Je veux parler ici d’une stratégie de diffusion insidieuse de l’antisémitisme par l’exploitation de l’ambiguïté sémantique d’« antisionisme », un mot qui se prête à toutes les instrumentalisations. Je veux parler de ceux qui, au vu et au su d’un nombre croissant d’entre nous, utilisent la juste défense des droits du peuple palestinien comme un alibi pour exprimer sournoisement une détestation qui n’ose pas dire son nom.

Lors de la manifestation du 5 mai dernier, baptisée « Fête à Macron », on a pu apercevoir, au milieu de la foule, une pancarte proclamant : « MACAARON SIONISTE ESCROC ». Sur Twitter, les dénonciations du caractère antisémite de ce message ont fait l’objet d’un nombre considérable de dénégations reposant toutes sur un même énoncé : « L’antisionisme n’est pas l’antisémitisme ». Plus qu’un dogme, il s’agit là d’un slogan, c’est-à-dire une proposition dont la force repose sur la propension de ceux qui s’en saisissent à la marteler jusqu’à ce qu’elle se sédimente dans les esprits au point d’apparaître comme une évidence et de se soustraire aux interrogations. Le slogan est la mort de la pensée en ce qu’il consacre la substitution de l’automatisme à l’analyse et du réflexe à la réflexion, suivant un mécanisme magistralement élucidé par Hannah Arendt dans Responsabilité et jugement qui consiste à « appliquer des catégories et des formules qui sont profondément implantées dans notre esprit, mais dont les fondements dans l’expérience sont oubliés et dont la plausibilité réside dans leur cohérence intellectuelle plutôt que dans leur adéquation aux évènements réels ».

Le vieux cliché du complot juif mondial

Lorsque le président Macron avait déclaré, le 16 juillet 2017, à l’occasion de la commémoration des 75 ans de la rafle du Vel d’Hiv, « Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme », j’avais souligné que cette phrase, par sa généralité, ne voulait rien dire, puisque le terme « antisionisme » est d’une incroyable polysémie, nourrie par des décennies d’histoire mouvementées, et que, dans la mesure où il sert désormais à désigner un panel d’attitudes diverses allant de l’opposition à la politique d’expansion israélienne à la volonté d’anéantir l’État d’Israël, on ne pouvait juger qu’en contexte et au cas par cas de la nature raciste ou non d’un propos se définissant comme antisioniste. Et pour les mêmes raisons, je ne peux que m’inquiéter de la rapidité avec laquelle tant de personnes décrètent sans réfléchir qu’on peut laver a priori un discours de tout soupçon d’antisémitisme dès lors qu’il se présente lui-même comme antisioniste, oubliant un peu vite que ce mot sert depuis longtemps de paravent à l’extrême droite pour dissimuler un antisémitisme flagrant.

Ces multiples commentaires répétant ad nauseam « l’antisionisme n’est pas l’antisémitisme » face à une pancarte où le patronyme d’Emmanuel Macron est judaïsé en vue de l’associer au sionisme constituent à mes yeux le symptôme confondant d’un redoutable aveuglement. Comment expliquer autrement une telle incapacité à saisir que ressentir le besoin de judaïser le nom de quelqu’un pour en faire un « sioniste », dans un contexte d’énonciation où ce terme revêt un caractère insultant et incriminant (synonyme de « complice de la politique meurtrière d’Israël ») revient à mettre un signe égal entre « Juif » et « sioniste », à faire passer tous les Juifs pour suspects par défaut et à alimenter le vieux cliché du complot juif mondial ? Comment ne pas songer au discours d’Houria Bouteldja qui, dans son livre Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire, énonçait de manière limpide la façon dont l’antisionisme pouvait glisser insensiblement vers l’antisémitisme : « […] un préjugé tenace est né : tous les Juifs sont sionistes. Désormais, lorsque que vous ne l’êtes pas, vous devez le prouver […]. Le pire, c’est mon regard, lorsque dans la rue, je croise un enfant portant une kippa. Cet instant furtif où je m’arrête pour le regarder » ? Et comment oublier, enfin, le témoignage d’Ebba Kalondo, rédactrice en chef de France 24, racontant comment Mohamed Merah lui avait confié au téléphone avoir pris pour cible l’école juive de Toulouse en signe de protestation contre le conflit israélo-palestinien ?

Dieudonné et négationnisme 

Le jour même où cette pancarte était brandie au cœur d’un cortège festif, et dans un tout autre contexte, l’élu de Saint-Denis Madjid Messaoudene répondait sur Twitter à quelqu’un qui lui signalait que l’antisionisme pouvait cacher l’antisémitisme : « Je ne nie aucunement l’antisémitisme je refuse l’amalgame que vous faites avec l’antisionisme ». Je ne peux m’empêcher de mettre cette réponse sans nuance en regard de l’importante publicité qu’il offrait au même moment à l’événement « Bandung du Nord », un rassemblement décolonial international auquel participait notamment Nordine Saidi, membre fondateur du Mouvement Citoyen Palestine connu pour son soutien à Dieudonné et au négationniste Vincent Reynouard ainsi que pour des propos antisémites et négationnistes tenus sur son blog, sans oublier un certain goût pour le complotisme dont témoigne un tweet de 2015 où il suggérait que le Mossad était derrière les attentats de Charlie Hebdo.

Refuser d’identifier purement et simplement tout discours antisioniste à de l’antisémitisme et de criminaliser la légitime critique de la politique israélienne est une nécessité. Mais quand on reprend, tel un mantra, un slogan abstrait pour refuser de discuter des liaisons dangereuses entre antisionisme et antisémitisme alors même qu’on accueille, dans le cadre d’un événement qui se revendique de l’antiracisme, un individu qui est la preuve vivante de la fausseté de cette formule généralisatrice, il est peut-être temps de se poser les bonnes questions.

Face aux petits pestiférés qui minimisent, sciemment ou par ignorance, la gravité de discours essentialistes et manipulateurs qui tuent, il nous faut méditer inlassablement cette mise en garde camusienne : « On ne pense pas mal parce qu’on est un meurtrier, on est un meurtrier parce qu’on pense mal. C’est ainsi qu’on peut être un meurtrier sans avoir jamais tué apparemment.»

 

Photo : Manifestation du 5 mai 2018 à Paris © Michel Stoupak/NurPhoto