Faut-il supprimer le ministère de la Jeunesse et des Sports ?

Faut-il supprimer le ministère de la Jeunesse et des Sports ?

Le ministère des Sports fait partie des perdants du budget 2019 présenté aujourd’hui. Moyens en baisse constante, ministres souvent transparents… Maintenir un tel ministère a-t-il encore un sens ? Oui, répond Paul Diestchy, historien du sport, qui plaide pour la sauvegarde de ce ministère et du modèle sportif français.

La première Fête du sport n’a pas été organisée sous les meilleurs auspices. La démission de Laura Flessel et la réduction prévue de 30 millions du budget dédié au sport – passant par la suppression de 1600 postes, essentiellement des membres du personnel technique œuvrant dans les fédérations – ne sont pas passées inaperçues. En réduisant le ministère de la Jeunesse et des Sports à la portion congrue, on peut se demander si ce n’est pas le modèle sportif français que l’on souhaite faire passer à la trappe. Ce modèle d’organisation a été créé dans les années 1930 et s’est surtout développé dans les années 1960. Le régime gaullien construit alors des infrastructures, recrute des techniciens et encadre le haut niveau. Les communes françaises se couvrent de gymnases, de piscines et de stades grâce à trois lois-programmes d’équipement sportif et socio-éducatif. Les jeunes Français goûtent aux plaisirs des sports et apprennent enfin à nager. La France devient une puissance sportive grâce au travail des directeurs techniques (DTN) et des conseillers techniques nationaux (CTN) dont le statut est établi en 1966, cinq ans avant celui des conseillers techniques départementaux. Autant d’acteurs du sport rétribués par l’État.

En réalité, si, dans les années 1960, le budget de l’administration de la Jeunesse et des Sports connaît un essor notable pour passer de 0,27 % à environ 0,7 % de celui de l’État, une grande partie des dépenses passe dans les salaires des professeurs d’éducation physique et sportive. Et quand ces derniers sont rattachés au ministère de l’Éducation nationale en 1981, le ministère de la Jeunesse et des Sports perd plus de 2 milliards de francs de crédit. Il devient alors un nain budgétaire, et l’essentiel du sport français revient donc à la charge des ménages et des collectivités territoriales. Le ministère de la Jeunesse et des Sports sert aussi de variable d’ajustement budgétaire, notamment sous Nicolas Sarkozy, quand les Centres régionaux d’éducation populaire et de sport (CREPS) sont transformés en Centres de ressources, d’expertise et de performance sportive. En supprimant au passage 8 CREPS sur 24, on veut recentrer leur action sur le haut niveau. En 2016, ceux qui existent encore sont transférés aux régions. Mais ce n’est pas fini. Le budget du Centre national pour le développement du sport (CNDS), pourvu à 80 % par la Française des jeux, est divisé par deux en 2017, alors que celui de la Jeunesse et des Sports est amputé de 7 % pour l’exercice 2018…

À quoi peut servir un ministère dont on ne cesse de rogner les prérogatives et les moyens d’action ? Accompagner la reconversion d’anciennes vedettes du sport, parfois soupçonnées d’affairisme, donner une coloration féminine à un gouvernement trop masculin ou encore servir de banc d’essai à de nouvelles figures de la politique ? Dans les faits, depuis Marie-Georges Buffet, les titulaires du poste n’ont pas brillé par leur envergure intellectuelle ou leur poids politique. Reste que l’existence du ministère est justifiée par l’étatisation du sport. On oublie trop souvent que, depuis le régime de Vichy, le sport est régi en France par le principe de la délégation. Une fédération ne peut exercer un monopole sur l’organisation d’une discipline sportive que si elle est reconnue par l’État. On pourrait trouver à redire sur un principe autoritaire en contradiction avec la société civile qui serait celle du sport. Mais le ministère a su, pendant plusieurs décennies, se faire stratège en orientant et accompagnant l’action des fédérations. Avec pour résultats notoires, la diffusion de la pratique de masse, des moments de communion nationale et le rayonnement de la France dans le monde. Si une pratique sportive privatisée reposant sur l’offre de centres privés de futsal [1], de salles de fitness low cost ou de complexes d’entraînement de haut niveau réservés à quelques uns est peut-être l’avenir du sport en France, cela ne règlera pas les problèmes de santé publique posés par la sédentarité, les addictions et le vieillissement de la population. Surtout, on ne préparera plus les victoires de demain que les présidents aiment tant associer à leur image. Il faut sauver le ministère de la Jeunesse et des Sports et avec lui un modèle sportif dont les Français peuvent être fiers.

 

[1] Le futsal est un sport qui s’apparente au football et qui se joue en salle.

 

Paul Dietschy est professeur d'histoire contemporaine à l'université de Franche-Comté et auteur de Histoire du football (Ed. Tempus, 2014).

Photo : Lancement du label « Génération 2024 » par la ministre de l’éducation supérieure, Frédérique Vidal, et la ministre des sports, Roxana Maracineanu, le 20 septembre 2018. © Nicolas Liponne/NurPhoto/AFP

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