idées

Fake news. Entretien avec Pierre Haski

Written by Pierre Natnaël Bussière | Jan 8, 2018 10:30:10 AM

Entretien avec Pierre Haski, président de Reporters sans Frontières. Depuis quelques mois, RSF réfléchit à un projet de certification des médias pour lutter contre les fausses informations.

Emmanuel Macron a exprimé la volonté d’encadrer juridiquement les fausses informations. Qu’en pensez-vous ? 

Il faut faire très attention aux interprétations circulant sur cette annonce. Macron n’a jamais dit qu’il souhaitait une loi d’interdiction générale des fake news, ni une loi similaire à celle mise en place en Allemagne (NDLR : mesure "NetzDG"). Sa proposition vise les contenus sponsorisés durant la période électorale. Il s'agit donc de quelque chose de très précis et circonscrit dans le temps. Qu’un état veuille protéger son débat public d’une ingérence étrangère cachée ne me choque pas. Durant la campagne électorale américaine, 126 millions d’Américains ont été exposés à des contenus sponsorisés achetés par la Russie sans apparaître comme tel mais sous un prête-nom. Cela pose un grave problème démocratique dans la mesure ou il y a manipulation d’un processus électoral. Si l’État français veut imposer un encadrement et une transparence de ces pratiques, je n’y suis pas opposé sur le principe. Mais il faudra être extrêmement vigilant sur la formulation d’un tel texte de loi pour ne pas ouvrir la boîte de Pandore.

L’arsenal juridique dont nous disposons n’est-il pas suffisant ?

La liberté de la presse n’est pas un concept absolu et illimité, il y a des gardes fous. Beaucoup de lois en France l'encadrent, notamment celle de 1881 et son article 27. J’ai eu dix-sept procès en dix ans, en tant que directeur de la publication de Rue89. Néanmoins, il est question ici de quelque chose d’extrêmement précis : imposer la transparence sur les contenus sponsorisés en période électorale. Je ne pense pas que le droit actuel permette de le faire efficacement. Spontanément, je suis réticent à l’idée d'une nouvelle loi mais il m’est difficile de l’exclure s’il existe des failles juridiques liées aux évolutions technologiques ou aux usages. J’attends de voir le contenu du projet de loi avant de me prononcer définitivement sur la question.

Comment définiriez-vous une fake news ?

Pierre Haski : Fake news est un mot-valise qui recouvre de nombreuses réalités : la désinformation d’État, la démagogie politique, les pratiques commerciales douteuses ou encore la bêtise humaine, qu’elle relève de la crédulité ou de la malveillance. Il existe donc potentiellement plusieurs sources de fausses informations et différentes manières de les traiter. Il convient néanmoins d’éviter deux écueils : d’une part, déléguer le contrôle des fausses informations aux plateformes telles que Google ou Facebook, ce qui reviendrait à leur donner le contrôle éditorial de la planète ; et, d’autre part, laisser les états légiférer car, entre bloquer les fake news et censurer véritablement l’information, il n’y a qu’un pas. Donald Trump qualifie bien le New York Times de fake news... Une loi anti fake news ne pourrait-elle pas permettre aujourd’hui aux États-Unis d’interdire le New York Times? On arrive dans le domaine de l’absurde et du paradoxe absolu.

Avec Reporters sans frontières (RSF), vous souhaitez créer une certification pour lutter contre les fausses informations. Quel en est le principe ?

Nous voulons expérimenter une idée se basant sur une très large consultation que nous menons depuis quelques mois auprès des syndicats de journalistes, des éditeurs de presse, des Think-tank et des chercheurs à travers toute l’Europe. L’idée n’est pas d’interdire des contenus, mais d’en valoriser. Non pas de faire des listes noires, mais des listes blanches. Nous n’allons pas regarder chaque information et dire "ceci est faux, ceci est vrai" mais nous allons définir des principes et des processus de fabrication d’information de qualité, sur le modèle de ce qui existe dans le bâtiment (avec les normes ISO par exemple). Une fois qu’un consensus assez large sera dégagé autour de cette norme, nous dirons aux plateformes : "le monde global de l’information dans sa pluralité estime que cette norme est le seuil minimum de l’information de qualité, valorisez les contenus qui répondent à cette norme dans vos algorithmes".

Cette idée permet de sortir par le haut. Sortir par le bas, c’est introduire de la censure avec le risque qu’elle arrive entre les mains de personnes qui en abuseront. Sortir par le haut préserve la liberté d’expression puisque personne ne verra son compte Twitter ou Facebook fermé.

Votre organisation (RSF) est-elle légitime pour conduire un tel projet ?

Je pense que oui, pour plusieurs raisons. D’abord, nous ne sommes pas un média. Ce qui implique l’absence de concurrence commerciale avec les médias. Ensuite, RSF n’est pas une organisation internationale partisane au sens ou elle ne soutient pas un système idéologique quelconque. Enfin, ce projet est basé sur une consultation très large de personnalités qui n’ont pas les mêmes intérêts (syndicats de journalistes, chercheurs, Think tank, éditeurs de journaux, observatoire de la déontologie...). Ce travail constitue une première pierre a un édifice qui sera à construire dans les dix prochaines années. Mais nous n'avons pas d’autres alternatives. Si nous n’expérimentons rien, nous laisserons les plateformes ou les gouvernements agir, et il y a de fortes chances pour que cela ne nous convienne pas. Nous souhaitons engager une sorte de troisième voie, celle de la société, sous toutes ses formes, sous toutes ses composantes.

Récemment, l’INSEE a annoncé une hausse de 4,5 milliards des prélèvements obligatoires pour 2018 alors que le Ministère des Comptes Publics avait lui annoncé… une baisse du même ordre. Qui doit déterminer la "vérité objective" ?

Cet exemple ne relève pas du registre de la fausse information. Nous sommes dans le registre de la recherche de la vérité entre des structures qui ne parlent pas forcément de la même chose et n’utilisent pas les mêmes méthodes. C’est là que les journalistes doivent faire leur travail en disant qui de Bercy ou de L’INSEE a raison. Mais le journalisme avec un grand J n’a plus la crédibilité qu’il avait autrefois et là où il devrait être l’arbitre, une partie du public ne le croira pas. Les médias seront ainsi accusés d’être du côté des puissants, du pouvoir. Le fact-checking est apparu il y a quelques années précisément pour résoudre ce problème de confiance et déterminer cette "vérité objective". Toutes les rédactions se sont dotées de services de fact-cheking (Décodeurs du Monde, Libé-désintox...). Or, il apparait évident qu’à partir du moment ou une personne ne croit pas Le Monde, elle ne va pas croire les Décodeurs du Monde.

Prenez la dernière campagne présidentielle. Quand Macron est arrivé à Whirlpool dans l’entre-deux tours de la présidentielle, les gens ont dit « On sait que vous ne voulez pas nous serrer la main » et Macron ne comprenait pas pourquoi. Tout était parti d’un post du site satirique “Le Gorafi“ qui faisait dire à Macron "Quand je serre la main d’un pauvre, je me sens sale pour toute la journée". Article qui fut ensuite largement utilisé par la fachosphère. Là, on n’est pas dans un regard sur l’information, mais dans de la désinformation pure et simple. Lorsque les Décodeurs publient un article "Non, Macron n’a jamais dit qu’il ne voulait pas serrer la main des ouvriers", il n’a aucun impact puisque s’adressant à des gens qui n’ont pas besoin d’être convaincus. Le fact-checking est un outil nécessaire, mais pas suffisant. 

Comment faire pour combler le fossé qui nous sépare de ceux qui ne croient plus au système d’information et ceux qui sont exposés à de la véritable désinformation ? Nous avons ici un véritable problème structurel et conceptuel. Et qui à l’évidence ne sera pas résolu par un texte de loi.

 

Crédit photo : ALEXANDER KLEIN / AFP PHOTO