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Fake mort à Tolbiac : alerte aux capitalistes du soupçon !

Written by Marylin Maeso | Apr 27, 2018 8:49:26 AM

Le blessé fantôme de Tolbiac n’est plus. L’avis de décès de cette rumeur est désormais placardé dans tous les médias, et jusque dans ceux qui, à l’instar de Reporterre, de Marianne ou de Le Média, avaient relayé de manière précipitée des témoignages dans des articles dont le contenu fluctuait au rythme des palinodies de leurs sources. L’heure n’est plus aux bruits qui courent, mais à la marche lente et laborieuse de la remise en question. La route sera longue. Je n’oublierai pas de sitôt les images de Leïla décrivant, avec force détails et trémolos dans la voix, la tête ensanglantée d’un étudiant entre la vie et la mort, comme un hommage hugolien à cette commune libre universitaire qui réclamait son « Souvenir de la nuit du 4 ». J’ai pour longtemps dans la bouche un goût amer laissé par ces messages reçus sur Twitter, en réaction à mes développements au sujet de cette « fake news », qui me promettaient, pour m’intimer de me taire, des regrets éternels quand eux, les justiciers qui savaient tout, qui avaient tout vu, qui détenaient cette vérité que le gouvernement tentait lâchement de dissimuler, la feraient enfin éclater au grand jour.  Et si j’ai souhaité, au plus fort de la colère, que la honte les étouffe, j’espère seulement, aujourd’hui, qu’elle les fera réfléchir.

Comment peut-on en arriver à de telles extrémités ? Quel degré de folie ou de cynisme faut-il avoir atteint, pour filer sans sourciller une captatio benevolentiae morbide afin de capitaliser sur une victime fictive ? Et surtout, comment expliquer que des syndicats et collectifs militants puissent diffuser la thèse d’un mensonge d’État impliquant une conspiration ourdie par les hôpitaux, la mairie de Paris et la préfecture de police pour faire disparaître un corps, et appeler, sans l’ombre d’une preuve tangible, à des rassemblements citoyens pour exiger la vérité ? La réponse, à mes yeux, tient en une question qui m’a été posée et qui suggérait implicitement que la professeure de philosophie que je suis ne faisait pas ici honneur à sa discipline : « Et le bénéfice du doute ? ». Non contents d’imaginer un mort en sursis pour donner à leur révolte la couleur injustifiable du sang innocent versé, mes interlocuteurs ont estimé judicieux de me dépeindre, sur un ton de reproche, un Montaigne se retournant dans sa tombe par ma faute. Puisqu’on savait que les forces de l’ordre pouvaient être violentes, puisqu’on se souvenait de Rémi Fraisse, puisqu’on avait entendu parler de témoignages visuels concordants, d’une source hospitalière affirmant qu’un patient arrivé en neurochirurgie avait été transféré dans un autre hôpital, et que Sud Santé avait conclu : « À l’évidence, on nous ment ! », alors, le doute était permis. Et refuser, comme je l’avais fait, d’admettre sa recevabilité, c’était faire œuvre de dogmatisme : « Pour une prof de philo, vous êtes bien prompte à bâillonner des opinions différentes. […] Y'a rien qui corrobore concrètement l'accusation à part les démentis officiels ».

C’est sur ce point précis que je voudrais m’arrêter. Car n’en déplaise à ceux qui ont tenté de minimiser la gravité et la portée de cette affaire et qui disent n’y voir qu’une tempête dans un verre d’eau, ce qui s’est passé n’est pas un épiphénomène : c’est le symptôme d’un mal qui s’étend. Quand une étude publiée en début d’année montre que 79% des Français croient au moins à une théorie du complot, prétendre que nourrir et diffuser, pendant plusieurs jours et sans aucun élément objectif pour l’étayer, la thèse d’un cadavre dans le placard de l’Élysée n’est pas si terrible et qu’on devrait cesser d’en parler puisqu’il y a des choses bien plus importantes à dénoncer est non seulement ridicule, mais carrément irresponsable. Que des personnes éduquées puissent soutenir que rien ne prouve qu’il n’y a pas de blessé dans le coma puisque seules les autorités (et les hôpitaux) l’affirment, et qu’elles en viennent, sans autre preuve à l’appui de leur démarche que des ouï-dire et une méfiance spontanée envers la police, à inverser la charge de la preuve, est, à mes yeux, une catastrophe pour la science, une défaite de la pensée, et une honte pour ceux qui, parce qu’ils sous-estiment l’impact de ce fléau, contribuent à sa prolifération. Le scepticisme raisonné est une hygiène mentale qui ne souffre aucun catéchisme. Mais quand on demande à la population de douter de la version officielle d’un événement sans lui fournir aucune raison valable de le faire, alors, le doute n’est plus la marque d’un esprit critique soucieux de vérité, mais un acte de foi aveugle. Cette tentation, à laquelle nous sommes toujours plus nombreux à céder, de la remise en question autotélique ; cette volonté de soupçonner par principe, quand les faits que l’on nous présente ne collent pas au scénario que l’on eût souhaité voir se jouer, que « la vérité est ailleurs », se veulent la marque d’un cerveau à l’affût, mais ne sont que la triste illustration d’une pensée fossilisée et réduite à l’état de slogans, de réflexes intellectuels et de préjugés grimés en « eurêka ! ».

Il n’est pire aveugle que celui qui croit avoir vu la lumière. Et dès lors que la majorité de la population a déjà cédé aux sirènes du complotisme, ce besoin viscéral de considérer que si le réel me déçoit, c’est qu’il est déceptif, et de voir le doute non plus comme un garde-fou contre le dogmatisme mais comme un droit inconditionnel qu’on peut revendiquer à tout-va sans avoir à le justifier, il est temps de se poser les bonnes questions. Puisse cette mascarade nous servir de piqûre de rappel : quand la méfiance se mue en système, ceux qui réclament, comme un dû, le bénéfice du doute pour en tirer des dividendes et donner du crédit à une théorie fumeuse ne sont pas des révolutionnaires de la vérité dignes héritiers de Lénine, mais des capitalistes du soupçon.

Photo © Jerome Chobeaux/crowdspark.com/AFP