Faire gagner la gauche sociale, écologique et européenne

Faire gagner la gauche sociale, écologique et européenne

Philippe Frémeaux estime qu’une gauche écolo ni libérale ni souverainiste et pro-européenne a un boulevard politique devant elle. Mais le véhicule qui pourra l’emprunter demeure à construire.

Un récent sondage en vue des élections européennes de 2019 vient de le confirmer : la République en Marche rassemble largement au centre, tandis que le FN et la France insoumise se placent en deuxième et troisième position. Cette réduction du champ politique à un combat entre partisans de l’ouverture et défenseurs d’un repli sur l’espace national fait l’affaire des trois populismes qui ont structuré l’élection présidentielle : le populisme du FN, qui se propose de rassembler un peuple débarrassé de ses éléments allogènes tout en refusant les diktats de Bruxelles, le populisme de la France insoumise, qui nous promet le bonheur d’une mise au pas de l’oligarchie sans patrie ni frontières incarnée notamment par Angela Merkel, et le populisme d’extrême centre, enfin, que porte Emmanuel Macron, qui défend une France ouverte et unie derrière ses premiers de cordée. Au point qu’il est permis de se demander s’il reste une place pour une gauche qui ne soit ni-libérale, ni-souverainiste.   

Construire une alternative crédible

Premier constat : Emmanuel Macron est plus que jamais clivant. Il s’affirme favorable à une Europe qui protège et défend l’instauration d’un budget de la zone euro. Très bien. Mais, en pratique, le dumping fiscal et social qu’il met en œuvre en France ne peut donner envie d'Europe à ceux qui s’en sont éloignés. Il tend au contraire à renforcer leur conviction que la construction européenne serait d’abord le véhicule d'une mondialisation qui profite aux plus riches.

Second constat : l’alternative proposée par la France insoumise n’est pas sérieuse. Exiger de nos partenaires l’acceptation d’une réforme radicale de la construction européenne en les menaçant de sortir des traités comme de l’Euro, c’est jouer avec le feu et risquer de mettre la France dans la position que connait le Royaume-Uni aujourd’hui. Avec cette différence qu’un Frexit aurait des conséquences imprévisibles compte tenu de la position spécifique de notre pays en Europe et de l’état de celle-ci. La voie européenne est difficile, souvent décevante, mais elle est la seule réaliste, dans un moment historique où la priorité est de lutter contre le changement climatique, l’érosion de la biodiversité tout en assurant notre sécurité collective, face aux puissances anciennes et émergentes.

Ramener l’électorat En Marche ! à son potentiel réel

Faire entendre une autre voix est donc nécessaire et une large partie de l’opinion pourrait s’y rallier pour autant qu’une offre politique crédible lui soit proposée. L’enjeu est d’abord de ramener l’électorat de la République en marche à son potentiel réel – les fameux « gagnants » satisfaits de l’ordre actuel. De fait, seuls 15 % des électeurs ont voté Emmanuel Macron par conviction au premier tour de l’élection présidentielle. Les autres l’ont fait par calcul, au premier tour, et par élimination, au second. Ils se sont ralliés au candidat Macron bien qu’il soit libéral sur l’économie, en espérant qu’il le serait aussi sur le reste, estimant qu’il valait mieux, à tout prendre, qu’un François Fillon lié à Sens Commun ou qu’un Jean-Luc Mélenchon, jugé moins bien placé pour l’emporter au second tour face à Marine Le Pen. Pour autant, ces électeurs ne se satisfont pas du monde tel qu’il va sur le plan social. Ils partagent la conviction que le modèle actuel nous conduit droit dans le mur sur le plan environnemental. Ils sont convaincus qu’une grande partie des problèmes auxquels nous sommes confrontés ne peuvent être résolus dans le seul cadre national, mais supposent de coopérer avec nos voisins et avec le reste du monde. Et s’ils critiquent l’Europe actuelle, récusent les formes prises par la mondialisation, ils souhaitent néanmoins vivre dans une société ouverte. Ces électeurs, au vu de la politique menée aujourd’hui par le gouvernement, peuvent tout à fait se rallier demain à une gauche écologique, sociale et clairement européenne.   

Un boulevard politique

Parallèlement, l’heure est également venue de reconquérir toute cette partie de l’électorat hostile au discours social-libéral d‘Emmanuel Macron, qui s’est finalement rallié à Jean-Luc Mélenchon, par souci d’efficacité, sans partager nécessairement ses prises de position sur le plan européen. Le plus difficile sera sans doute de convaincre les électeurs issus des classes populaires qui aujourd’hui choisissent l’abstention, ou le vote protestataire d’extrême-droite. L’enjeu n’est pas de leur faire aimer la construction européenne telle qu’elle est. Mais de les convaincre qu’on peut agir pour lui redonner du sens et, sans renverser la table, conduire des réformes qui ne soient pas synonymes de régression sociale sur le plan interne.

D’où peut émerger une parole politique apte à porter un tel programme ? Soyons clair : il n’y a rien à attendre du PS tant qu’il se refuse à toute autocritique sur son passé. Car le divorce entre les couches populaires et l’idée européenne est une histoire ancienne, qui ne date pas de François Hollande. Elle trouve son origine dans la politique conduite par les gouvernements successifs de François Mitterrand durant ses deux septennats. Face au chômage, face aux inégalités, c’est alors que l’ennemi a cessé d’être dans notre pays, pour s’incarner dans « Bruxelles », dans l’immigré, ou encore dans le plombier polonais… 

Reste donc EELV,  Génération.s et le PCF. Mais leur alliance ne va pas de soi, au-delà des ambitions légitimes des uns et des autres. Le scrutin européen est historiquement porteur pour les écologistes, qui disposent en outre d’un groupe au Parlement européen. Génération.s, comme toute force naissante, a besoin de s’affirmer et bénéficie de la légitimité d’un mouvement qui, bien qu’issu de la gauche du PS, a su dépasser les clivages du référendum de 2005, en alliant à une critique forte de l’Europe telle qu’elle est à des propositions destinées à la rendre plus fédérale et plus démocratique. Quant au PCF, s’il ne partage pas la posture nationaliste de la France insoumise, il lui faudrait accepter de faire son aggiornamento sur le plan écologique. Bref, une gauche écolo ni-libérale, ni-souverainiste a un boulevard devant elle, mais le véhicule qui pourrait l’emprunter demeure à construire.

 

Philippe Frémeaux est président de l'institut Veblen, éditorialiste à Alternatives Economiques. Dernier livre paru : Après Macron (Les Petits Matins, 112p, janvier 2018)

Photo : Benoît Hamon © LIONEL BONAVENTURE/AFP - Yannick Jadot © PHILIPPE LOPEZ/AFP - Pierre Laurent © David Seyer/crowdspark.com/AFP