L'extrême droite violente : quand l'histoire bégaie

L'extrême droite violente : quand l'histoire bégaie

De multiples responsables européens de la lutte antiterroriste font le constat du retour à l'action violente d'une partie de l’extrême droite européenne. Cette menace est d'autant plus réaliste qu'elle fait partie intégrante de l'histoire de ces mouvements, comme le rappelle Frédéric Charpier.

Assiste-t-on au retour sur la scène terroriste de cette droite activiste qui a connu son heure de gloire durant la guerre froide et lors des guerres coloniales quand elle maniait en virtuose le plastic et la mitraillette ?

Probable, à en croire les services de renseignement, mais aussi une série d’affaires récentes ayant entraîné l’ouverture d’enquêtes judiciaires et un certain nombre de faits isolés, pas toujours collationnés de façon exhaustive, rapportant une violence diffuse et éparse : des agressions physiques aux centres de culte pris pour cibles.

L’avertissement des services est donc étayé. Il est vrai qu’on ne nomme pas un danger sans le connaître et qu’on ne le combat pas sans avoir cerné sa nature, ses causes et ses contours réels. Autrement dit sans en avoir établi avec solidité la réalité. Pour les services, il existe bien une menace émanant de l’extrême droite activiste et d’autant moins irréaliste ou improbable qu’elle s’ancre dans l’histoire. 

Une droite délinquante en pleine récidive ?

Au registre des violences politiques, l’ultradroite peut se prévaloir d’un palmarès éloquent : des décennies d’activisme entretenu tout au long de la guerre froide et des guerres coloniales. La menace a culminé en France, durant la guerre d’Algérie, avec la création de l’Organisation armée secrète (OAS), cette école pour plastiqueurs et terroristes devenue dans l’ultradroite un mythe auquel certains se réfèrent encore de nos jours, dont quelques-uns des suspects mis récemment en examen par la justice. Dans les années 1970, son ombre planait encore sur une série d’actes meurtriers à caractère raciste et anti-arabe. Ce fil rouge de la terreur restera d’actualité tout au long des années 1980. Durant cette période alternent agressions physiques et plastiquages de foyers pour étrangers d’origine maghrébine. Des groupes ultras dynamitent une association d’étudiants musulmans nord-africains, attaquent au cocktail Molotov un foyer d’hébergement de travailleurs migrants ou encore incendient un immeuble occupé par des travailleurs immigrés.

Un groupe baptisé « Charles Martel » revendiquera à lui seul plusieurs opérations telles qu’un attentat à la mallette piégée dans un café du 20e arrondissement de Paris ou un autre ayant ciblé les locaux de la délégation nationale du Secrétariat aux rapatriés de Carcassonne. Près d’Antibes, des travailleurs immigrés sont agressés sur un chantier au manche de pioche. En août 1984, un jeune Algérien sera même éjecté d’un train, dans les Bouches du Rhône, par des militaires avinés ; on retrouvera son corps déchiqueté sur la voie ferrée.

La série d’actes criminels se poursuit encore au cours des années 1990. La menace terroriste émanant de l’ultradroite et hostile aux migrants ne repose en conséquence ni sur de simples hypothèses ni des suppositions gratuites. Elle n’est pas davantage le fruit d’une divagation journalistique. L’histoire semble simplement bégayer. Plus inquiétant : elle s’étend au-delà de nos frontières nationales et irradient semble-t-il en Europe.

La DGSI tire la sonnette d’alarme

Le premier à évoquer la menace publiquement, ex cathedra pourrait-on dire, est le chef de la Direction générale de la Sécurité intérieure (DGSI), Patrick Calvar, autrement dit un homme informé. Ce haut responsable des services spéciaux tire lui-même la sonnette d’alarme en 2016. Il livre cette année-là sa glaçante prophétie à un parterre de parlementaires qui l’interrogent sur le terrorisme islamiste qui vient de frapper la France avec sauvagerie. Ancien sous-directeur de l’antiterrorisme de la Direction de la Surveillance du territoire (DST), directeur général de la Sécurité intérieure, Patrick Calvar, annonce non sans avoir, on l’imagine, médité à l’avance les effets de ses propos, qu’une autre menace pourrait supplanter à terme celle des ultras de l’islamisme. Il parle clairement, et pour la première fois en public, d’une menace de l’ultradroite, attisée par le phénomène des migrants qui aurait ranimé la flamme belliqueuse chez certains groupes aux relents activistes et versés depuis les années 1960 dans la théorie du « grand remplacement » et la haine de l’étranger.

Patrick Calvar et la DGSI ont joué leur rôle en révélant le possible danger, ils remplissent une des missions qui leur est assignée : anticiper les menaces, les détecter, évaluer le risque qu’elles représentent pour la sécurité nationale et l’ordre public, les suivre préventivement comme on suit une maladie et si besoin, en cas d’aggravation, établir une surveillance plus ou moins étroite selon les données du diagnostic autour de ceux qui la propagent.

Une « menace » transnationale

D’où venaient en 2016 les certitudes du patron de la DGSI ? Il ne détaille pas à l’époque les raisons qui l’amènent lui et son service à pousser ce cri d’alarme, car il s’agit bien d’une mise en garde pour l’avenir. La commission d’enquête sur le terrorisme devant laquelle il déposait n’était probablement pas le lieu pour le faire. Précisons alors nous-mêmes que, pour l’essentiel, cette sensibilisation à la nouvelle menace de l’ultradroite a pris corps au fil des discussions et des échanges au plus haut niveau entre les directeurs des principaux services de renseignement occidentaux réunis au sein du Club de Berne (Suisse) où se discutent depuis des décennies les questions de terrorisme et de contre-espionnage.

Ainsi, il ne s’agissait pas d’une analyse isolée de la DGSI, d’un jus de crâne strictement hexagonal, mais d’un constat établi par différents responsables européens de la lutte antiterroriste, la plupart inquiets de voir resurgir un activisme violent d’extrême droite sur le sol européen.

Depuis lors, les services antiterroristes sont passés au stade de la vigilance accrue et ont placé la mouvance de l’ultradroite sous surveillance, ce qui a permis d’entraver les projets criminels que certains couvaient en secret. Pourtant certains nient encore aujourd’hui la réalité d’un éventuel retour de l’hyperviolence de l’ultradroite. D’autres, qui ne rejettent pas son bienfondé, minorent en revanche son caractère imminent ou encore son degré de gravité. Tous ceux-là semblent avoir opté pour la politique de l’autruche. Peut-être faisaient-ils partie en 2015 de ceux qui avaient sous-estimé la menace islamiste en France et jugé inconcevable qu’en une soirée, au Bataclan, des dizaines de jeunes gens puissent être abattus au fusil d’assaut. Qui avait imaginé le 22 juillet 2011 le massacre de jeunes militants travaillistes perpétré par le terroriste néonazi norvégien Anders Behring Breivik qui, ce jour-là, déguisé en policier, a tué soixante-dix-sept personnes sur l’île d’Utoya, en Norvège ? Un des jeunes activistes arrêtés à Marseille en juin 2017 (Logan Alexandre Nisin) et qui envisageaient des attentats contre des centres de culte musulman ou encore avaient pris comme cibles Jean-Luc Mélenchon et Christophe Castaner, chantait sur sa page Facebook, peu avant son arrestation, les louanges du tueur de masse norvégien qui lui non plus n’avait guère été pris au sérieux.

Pour l’heure, satisfaisons-nous que les services de sécurité français et la justice, plus avisés sans aucun doute, aient eux décidé de ne pas ignorer cette « menace » alors que balbutie en Europe un début de chasse aux migrants.

 

Les plastiqueurs. Une histoire secrète de l'extrême droite violenteFrédéric Charpier, éd. La Découverte, collection Cahiers Libres, 376 p., 19 €

Journaliste d'investigation, Frédéric Charpier est aussi auteur de Génération Occident (Seuil, 2005).

 

Photo : Manifestants du groupe d’extrême droite GUD, 26 mai 2013 © THOMAS SAMSON / AFP

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