L’Europe, une « province » comme les autres ?

L’Europe, une « province » comme les autres ?

Longtemps ignoré en France, le courant desdites « études postcoloniales » a anticipé la mutation géo-idéologique actuelle. Mais au prix de certains contresens, comme le montre la lecture faite parfois d’un de ses textes les plus emblématiques.
Par Thomas Brisson.

Paru aux États-Unis en 2000, Provincializing Europe (Provincialiser l’Europe) reste, dix-huit ans plus tard, un des textes phares du courant postcolonial. À sa publication, il consacra son auteur, Dipesh Chakrabarty (né en 1948), comme le théoricien d’un monde où s’effacerait la domination de l’Occident, tout en alimentant son lot de controverses sur la nature réelle du projet. Le titre spectaculaire du livre semblait résumer les aspirations des penseurs du « tiers-monde » à dénier à l’Europe et à l’Amérique du Nord tout statut spécial : dire que l’Europe – que l’historien indien distingue, dès son introduction, de la région du monde qu’on appelle ainsi, pour la définir comme « la figure imaginaire qui […] demeure profondément ancrée dans certaines habitudes de la pensée ordinaire qui sous-tendent invariablement les tentatives faites par les sciences sociales pour soulever la question de la modernité politique en Asie de l’Est » – n’est qu’une « province » parmi d’autres revient à dire qu’elle n’a aucune prééminence sur le « reste du monde », l’Afrique, l’Inde ou la Chine. Nul étonnement si l’expression s’est imposée, depuis, pour faire sens des recompositions politiques induites par la fin de la guerre froide, la montée en puissance chinoise et l’affaiblissement des démocraties occidentales.

À y regarder de plus près, l’ouvrage est plus nuancé et complexe. Loin du chantre d’un postcolonialisme radical que certains ont voulu voir en lui, Dipesh Chakrabarty est avant tout un historien soucieux de penser les conséquences de l’universalisation de l’historiographie européenne aux civilisations extra-occidentales. Sa réflexion, épistémologique avant d’être politique, tourne autour de la question de savoir si on peut faire l’histoire d’un pays comme l’Inde avec les concepts que la discipline historique a élaborés pour l’Europe. Une lecture partiale de son ouvrage a pu suggérer qu’il y aurait répondu par la négative : en soulignant l’inadéquation des sciences sociales européennes à la réalité indienne et en caractérisant l’universel comme « une figure hautement instable », il laissait penser qu’il réfutait toute possibilité d’une connaissance universelle. Or son livre dit aussi autre chose. La pensée européenne, soutient-il, est « à la fois indispensable et inadéquate » : inadaptée à la situation des peuples non occidentaux, elle continue néanmoins de leur offrir des ressources théoriques et politiques essentielles. Provincialiser l’Europe ne saurait de ce fait être, pour lui, « un projet de relativisme culturel ».

Derrière les sens multiples du terme, deux idées se dégagent : l’Europe est une certaine vision de l’histoire que Chakrabarty nomme « historicisme » (on pourrait dire aussi « évolutionnisme ») et une conception du politique structurée par l’État-nation moderne. Ces deux notions ont imposé l’idée d’une humanité inscrite dans une histoire unique, orientée par la rationalité politique qui s’expérimenta alors pour la première fois en Occident et qui reste tributaire des grilles d’analyse de cet Occident. Provincialiser l’Europe peut donc être caractérisé comme l’effort critique pour faire surgir, depuis cette histoire, d’autres histoires, aux deux sens du mot. Au sens de l’histoire comme discipline, cela explique certaines des analyses les plus fascinantes de Chakrabarty – quand, par exemple, il se demande comment réintégrer l’univers surnaturel hindou dans l’histoire des ouvriers indiens au XIXe siècle, ou lorsqu’il s’interroge sur la nature du temps avant l’invention scientifique du temps historique. Mais, dans un sens plus politique, le motto résonne aussi comme un appel à imaginer d’autres futurs. Cela fera dire à l’essayiste que, plus qu’un jugement sur l’affaiblissement actuel de l’Occident, la provincialisation de l’Europe est une invitation à élaborer des modes de pensée et d’action qui n’existent pas encore : des mondes politiques où les frontières des nations ne s’imposeraient plus tant, où le pouvoir de contrôle des États se serait émoussé et où les périls écologiques ne borneraient plus l’horizon planétaire. Bref, par-delà les clivages caricaturaux Ouest-Est, Provincialiser l’Europe se pose comme la charte intellectuelle d’un monde global autrement conçu.

 

Thomas Brisson est octeur en sociologie, maître de conférences au département de science politique à Paris-VIII et chercheur au CNRS et chercheur associé à la Maison franco-japonaise (Tokyo). Il vient de publier Décentrer l’Occident. Les Intellectuels postcoloniaux chinois, arabes et indiens, et la critique de la modernité (La Découverte).

Photo : Dipesh Chakrabarty, auteur de Provincialiser l’Europe © Maurice Weiss/University of Technology Sydney

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