Européennes : quand le centre droit se cherche un espace…

Européennes : quand le centre droit se cherche un espace…

En précisant dans une interview que trois voies s'offraient au centre droit pour les européennes : pencher à droite vers LR, vers LREM ou partir seul, Jean-Pierre Raffarin brouille les cartes politiques. A neuf mois de l'élection, Jean-Philippe Moinet, directeur de La Revue Civique, analyse ce nouveau positionnement.

Dans le creux de la mi-août, le roué Jean-Pierre Raffarin est sorti de sa retraite politique pour rappeler les ex-juppéistes au bon souvenir d’Emmanuel Macron. Et de Laurent Wauquiez, qui ne les avait pas oubliés. Et pour cause : cailloux douloureux dans ses bottes LR, les Jean-Pierre Raffarin, Dominique Bussereau et Alain Juppé lui-même ne cessent, depuis un an, adeptes du supplice chinois, de dire qu’ils sont au bord de la rupture avec la ligne ultra-droitière, identitaire et anti-européenne, tracée selon eux par le Président de LR.

On croyait la rupture quasi-consommée. Raffarin avait même réduit le discours Wauquiez en « bavardage populiste », l’imbuvable « bullshit » pour les médias ne passait pas. Et bien, dans sa récente interview au Monde (du 13/08), l’ancien Premier ministre met de l’eau auvergnate dans son vin de Bordeaux : il laisse entendre qu’aux européennes, ce qu’il nomme « la droite humaniste et européenne nécessaire pour toute victoire » a désormais le choix, stratégiquement, entre constituer une liste autonome ou nouer une alliance, « sur sa gauche » (LREM) « ou sur sa droite » (LR canal Wauquiez-Hortefeux).  C’est ce qui s’appelle laisser les portes grandes ouvertes ! Et faire monter quelques enchères avant la rentrée.

Quelle possible attractivité sur l’Europe entre LREM et LR ?

Mais quel est l’espace de ce centre droit, pour partie absorbé en Macronie, pour partie politiquement en suspend, fonctionnellement désorganisé et sans leader affiché ? Quelle attractivité pour un projet européen, lisible et différent du projet de rénovation européenne tant proclamé par Emmanuel Macron et les siens depuis le discours de la Sorbonne et d’Athènes ? Y a-t-il vraiment une place entre une liste LREM, qui associera sans doute des alliés issus du centre droit et de la société civile, et une liste LR tendance Wauquiez, qui cherche encore son projet sur l’Europe, entre souverainisme, euroscepticisme et européanisme réaliste ?

On peut douter de l’importance de cet espace, sur le sujet européen en tout cas, même si en politique les renversements d’alliance, ou de tendance, sont toujours possibles. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Les ex-soutiens d’Alain Juppé restés à LR mais marginalisés - Jean-Pierre Raffarin, Dominique Bussereau, Valérie Pécresse, Virginie Calmels… - veulent-ils et peuvent-ils durablement maintenir le lien, et même réaliser un « deal », avec le tenant du « bavardage populiste », en misant sur le moyen terme et une montée inéluctable des oppositions à Emmanuel Macron ?

Le calcul est bien là mais c’est, bien sûr, sans compter sur ceux des ex-LR qui, avec Edouard Philippe, Bruno Le Maire et Gérald  Darmanin, ont fait le choix d’une recomposition durable du paysage politique, qui attend peut-être 2019 pour connaître une nouvelle étape décisive. C’est sans compter non plus sur un Xavier Bertrand, qui a fait le choix du long cours, en solitaire et hors LR, jusqu’à la prochaine présidentielle. C’est sans compter enfin - et cela finit par faire du monde au centre-centre droit - avec le Modem de François Bayrou et Marielle de Sarnez, les radicaux, les élus UDI de Jean-Christophe Lagarde ou encore d’Agir de Franck Riester, qui pourraient ensemble intenter à leur ami Jean-Pierre Raffarin un procès en incohérence.

L’arbitrage et le choix décisif d’Alain Juppé

N’est-il pas très étonnant, peuvent-ils interroger, après toutes les critiques entendues en 2018 sur les dérives à relents populistes, xénophobes et europhobes du Président de la région Rhône-Alpes, de lui faire en 2019 une courte-échelle salvatrice ? Précisément au moment où les positions de LR sur l’Europe peuvent être prises à défaut, et en étau : entre le projet clairement pro-européen de Macron et le projet clairement nationaliste du mouvement de Marine Le Pen et de ses alliés potentiels, comme Nicolas Dupont-Aignan, qui comptent bien se refaire une santé (au détriment de LR) contre la prétendue « dictature de Bruxelles ».

Jean-Pierre Raffarin a beau renvoyer aux discussions des « vendanges de Bordeaux », prévues les 8 et 9 septembre autour d’Alain Juppé, avec Valérie Pécresse et Dominique Bussereau, on voit bien que l’heure d’un choix clair a peut-être sonné pour les juppéistes restés à LR. Autre hypothèse, non évoquée par Jean-Pierre Raffarin dans son interview: n’y a-t-il pas, entre LREM (contrainte par l’exercice du pouvoir) et LR (située dans une opposition systématique), un bel espace intellectuel à construire et à animer, pouvant relier toutes les chapelles séparées du centre-centre droit, non seulement sur l’Europe mais sur l’économie, le social, les enjeux sociétaux, culturels, internationaux ? Sous une forme non partisane, le débat d’idées se trouverait sans doute grandi par cet espace, et les positions humanistes du centre droit affermies à l’heure de toutes les démagogies populistes, qui se diffusent aussi vite que les raccourcis faciles et les feux de prairies. Faudrait-il encore que les personnalités diverses qui composent cet espace politique stratégique consentent à se relier, et à y voir un intérêt. Seul peut-être Alain Juppé aurait capacité à faire mouvement diplomatique -et consensus- sur ce terrain désintéressé des idées. Replié sur Bordeaux, depuis plus d’un an et demi, en a-t-il grande envie ? 

 

Journaliste, chroniqueur, fondateur de la Revue Civique, Jean-Philippe Moinet a été président de l'Observatoire de l'extrémisme et Secrétaire général du Haut Conseil à l'intégration.

 

Photo : Montage (Jean-Pierre Raffarin © Yu jie - Imaginechina/AFP / Drapeau de l'UE © Alexey Vitvitsky/Sputnik/AFP)