L'étranger et le populiste en Italie : les liaisons dangereuses

L'étranger et le populiste en Italie : les liaisons dangereuses

L'incurie européenne et l'égoïsme des États voisins ont aggravé, ces dernières années, le sentiment d'insécurité et l'exaspération sociale en Italie. Un dangereux cocktail pouvant mener à des choix politiques extrêmes. Par Evelyne Ritaine politiste et directrice de recherche associée à Sciences Po Bordeaux.

Les événements de Macerata ne sont compréhensibles que dans le droit fil de la transformation de la politique et de la société italiennes depuis les années 1990. À cette époque, deux processus ont, de façon simultanée, transformé la société italienne : une crise décisive a fait apparaître sur la scène politique des acteurs nouveaux, de tendance néo-populiste, et, en même temps, l'immigration est apparue dans la société italienne. La manière dont ces deux processus se nouent est à l'origine des événements de Macerata et de leur construction politique.

Jusqu'aux années 1990, en effet, la politique italienne était dominée par les tabous hérités de l'après-fascisme, en particulier la désapprobation politique de la xénophobie et du racisme. La crise politique, qui a fait disparaître les grands partis traditionnels, a fait émerger les premiers mouvements populistes, notamment la Lega Nord et Forza Italia. Dans leurs stratégies de conquête du pouvoir, ces nouveaux acteurs politiques ont développé une thématique d'exclusion et de rejet. Réaffirmant une communauté politique territorialisée, les poussées nationalistes dénoncent des périls censés venir de l’extérieur (la mondialisation des échanges, les institutions supranationales, l’installation croissante d’étrangers parmi les natifs). Elles préconisent le renforcement de la sécurité publique et sociétale sur le territoire national (l’argument sécuritaire), la protection de l’identité culturelle nationale ou locale (l’argument identitaire), la restriction de l’allocation des bénéfices sociaux aux seuls natifs (l’argument de l’exclusivité de la protection sociale).

Le fascisme en héritage

Au cœur de ce dispositif paranoïaque, la dénonciation des périls liés à une soi-disant « invasion » immigrée, dans la mesure où elle permet de faire fonctionner tous les autres thèmes, est la thématique la plus performative : il s'agit d'un populisme d’exclusion. Ce faisant, ces acteurs politiques ont contribué à naturaliser et à légitimer des thèmes xénophobes et racistes jusqu'alors censurés. Presque toutes les organisations partisanes sont désormais contaminées par cette forme de populisme d'exclusion, à forte rentabilité électorale. Et les droites extrêmes (Fratelli d'Italia, Forza Nuova, CasaPound), héritières du fascisme, bien que minoritaires en Italie, ont trouvé là un espace d'expression nouveau. À chaque échéance électorale, le travail politique s'empare de ce thème, et l'exacerbe toujours plus : d'où l'écho des événements de Macerata au cœur de la campagne électorale actuelle.

L'Italie, en même temps qu'elle traversait cette crise politique, se transformait de société d'émigration en société d'immigration : populisme et immigration se sont profondément noués à cette occasion, le second thème servant à interpréter l'incertitude collective. La thématique de l'irruption immigrée n'a cessé de se développer depuis lors, générant aussi bien d'extraordinaires mouvements de solidarité que des incidents racistes violents et des opinions de rejet. Au fil du temps, l'interprétation dominante, alimentée par les médias et par les politiques, a lié systématiquement immigration et insécurité. Il s’agit d’un thème répétitif, quasi quotidien, qui s’amplifie lors d’événements spectaculaires : par exemple, des violences sexuelles ou des meurtres en série au cours desquels la possible culpabilité d’immigrés est toujours évoquée, quelle que soit la réalité de leur implication. Cette récurrence pose toujours une identification du supposé criminel en termes ethniques et aboutit à exagérer la présence d'hommes migrants, jeunes et sans famille, chargés de tous les fantasmes d’agression. Le péril est ainsi inscrit dans la vie quotidienne, avec la charge symbolique liée au sexe, à la violence et à la mort.

Lourde reponsabilité de l'Union européenne

Dans ce cadre, les acteurs politiques sont jugés incapables de rétablir l'ordre public. Cette demande d'ordre s'incarne alors dans des opérations de reconquête virile d'un territoire perçu comme menacé, menées par des militants populistes ou d'extrême droite (rondes de surveillance des quartiers, « nettoyage » musclé de certaines zones, expéditions punitives) : c'est parmi elles que se situent les événements de Macerata, venant renforcer un peu plus une sorte de court-circuit cognitif entre immigration et insécurité.

S'il y a bien ainsi une construction spécifiquement italienne qui lie immigration et insécurité au détour d'une crise politique, l'Union européenne porte aussi une lourde responsabilité : celle d'avoir laissé peser la charge de l'immigration irrégulière sur l'Italie et d'avoir ainsi alimenté le désordre social. En application des règles européennes, qui rendent le pays de première arrivée responsable des migrants irréguliers (règlement Dublin), est laissée à la seule Italie la gestion des centaines de milliers de migrants irréguliers présents sur son territoire. Le pays a multiplié les demandes d'aide pour le traitement de ces migrants, arrivés parfois en grand nombre au même moment, entrainant ainsi une ambiance d'urgence permanente  ; il a aussi insisté pour la relocalisation dans d'autres pays européens de migrants débarqués sur ses côtes : en vain, la plupart du temps. Aussi les institutions d'enregistrement et d'assistance aux migrants sont-elles saturées et le désordre social permanent (squats, errances, clandestinité).

L'incurie européenne, et l'égoïsme des autres États européens, ont aggravé le sentiment d'insécurité et l'exaspération sociale, qui peut se traduire par des choix politiques extrêmes. Macerata, cela devait arriver, cela est déjà arrivé, cela arrivera encore.

 

Evelyne Ritaine est politiste, directrice de recherche associée à Sciences Po Bordeaux. Dernier ouvrage paru (dir.) : Effets-frontières en Méditerranée : contrôles et violences, Revue Cultures & Conflits (n°99-100), L'Harmattan, 2015. http://enigmur.hypotheses.org/ 

    Photo : Manifestation contre le racisme à Macerata en Italie © TIZIANA FABI/AFP