L'étranger, ciment de l'unité italienne ?

L'étranger, ciment de l'unité italienne ?

Pour comprendre les raisons du succès de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles, Chloé Morin et François-Xavier Demoures reviennent sur les enjeux qui structurent l’opinion publique italienne depuis plusieurs années.

C’est un événement dont on a peu parlé en France : le 31 juillet, l’Asso 28, un bateau civil battant pavillon italien a rapatrié des migrants en Libye, après avoir assuré leur sauvetage en mer. C’est la première fois que l’Italie renvoie de l’autre côté de la Méditerranée ceux qui la traversent au péril de leur vie : elle a certes œuvré à empêcher les départs, mais elle a toujours mis un point d’honneur à accueillir les rescapés dans ses ports. Était-ce à la demande de la Guardia Costiera italienne ?

La question reste en suspens, mais au fond, la réponse importe peu. Pour Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur et véritable homme fort du nouveau pouvoir, c’est une victoire de plus. Elle le conforte dans sa stratégie qui vise à faire de la question migratoire le seul enjeu politique et du rejet de l'étranger le nouveau ciment de l’unité italienne. Et force est de constater qu’elle porte ses fruits : selon un sondage Ipsos publié le 29 juillet dernier, le gouvernement populiste de Giuseppe Conte, issu d’une coalition inédite entre le Mouvement 5 étoiles (M5S) et la Ligue au pouvoir depuis les élections de mars 2018, recueille 61 % d’opinions favorables. 

Obliger chacun à choisir son camp

Vue de France et d’ailleurs, nous avons tendance à penser que les coups d’éclat dont Salvini a le secret finiront par se retourner contre lui. Nous peinons à mesurer combien cette stratégie consolide au contraire son assise électorale : 94 % des sympathisants du M5S et 92 % de ceux de la Ligue jugent positivement leur gouvernement. A l’inverse, les sympathisants du Parti Démocrate ont 79 % de mauvaises opinions à son sujet. Matteo Salvini n’a donc pas choisi de mettre l’accent sur la fermeture des ports ou sur le rapatriement des migrants par hasard : il sait parfaitement que c’est l’un des sujets les plus polarisants dans l’opinion italienne. Il oblige chacun à choisir son camp, et soude donc le sien. 46 % des sympathisants de la Ligue se disent tout à fait d’accord avec le fait de « renvoyer les bateaux de l’autre côté de la Méditerranée même si cela cause des pertes humaines », contre 6 % des électeurs du Parti Démocrate. La question est de savoir pourquoi cette stratégie, qui est l’une des marques de fabrique du populisme autoritaire, semble particulièrement réussir son implantation en Italie.

Pour comprendre les raisons profondes du succès de la Ligue et du Mouvement 5 étoiles, il faut revenir sur les enjeux qui, depuis plusieurs années, structurent l’opinion publique italienne.

Il y a la question économique d’abord. Le pays s’est douloureusement remis de la crise de 2008. Avec un taux de chômage endémique, qui atteint 23,5 % chez les 15-24 ans, l’insécurité économique s’est installée dans le paysage mental des italiens. Sans surprise, deux sur trois font de l’emploi la première de leurs préoccupations. 

La reprise a beau avoir eu lieu sous le mandat du Parti démocrate, celui-ci n’en a tiré aucun gain politique. Pour une majorité d’Italiens, l’économie a redémarré sans eux : 60 % pensent que le système est d’abord fait pour les riches. Les démocrates n’ont pas su non plus tracer des perspectives pour l’avenir qui rassemble l’ensemble des italiens – comme le souligne Nando Pagnoncelli (IPSOS Italie). L’Italie figure aujourd’hui parmi les pays du monde les plus pessimistes quant à son avenir économique (8 % s’attendent à des améliorations, contre 69 % des Indiens par exemple). 

Refus du statu quo et rejet anti-système

À ce pessimisme économique s’ajoute la conviction que le « système est cassé », et qu’il n’est pas au service des Italiens. 73 % d’entre eux jugent que les hommes politiques traditionnels ne se préoccupent pas des gens comme eux – un phénomène que nous connaissons bien ici, en France. 

Dans un pays qui a connu par le passé d’immenses scandales de corruption, une instabilité politique chronique et une incurie des pouvoirs publics, ce sentiment est déterminant. En 2015, l’affaire Mafia Capitale secoue la ville éternelle. Elle implique notamment des proches de l’ancien maire de droite, Gianni Alemanno. Le système de transports et de ramassage des ordures est défaillant. Le maire démocrate alors au pouvoir est aux abonnés absents. Il est poussé à la démission. Huit mois plus tard, Virginia Raggi, la candidate du M5s, inconnue du grand public, s’empare de la ville : les romains ont donné un coup de balais.

Le M5s n’est pas le premier à avoir voulu tirer parti du refus du statu quo et de la colère envers les élites. En promettant en 2013 la « mise à la casse » (rottamazione) de la vieille politique, Matteo Renzi s’en est servi lui-même. Il a ainsi sans doute contribué légitimer le rejet du système aux yeux des italiens, avant que l’argument ne finisse par se retourner contre lui.

Prolongement de ce rejet du « système », il semble qu’aucune autorité ne soit à l’abri de la défiance généralisée. De la crédibilité des scientifiques – notamment sur la question des vaccins – à la fiabilité des statistiques officielles, jusqu’à l’autorité du pape, toutes les autorités sont questionnées, et les médiations affaiblies.

Récit collectif mobilisateur à une Italie à la « recherche de son identité »

Cette défiance envers les institutions, qui s’est durablement installée, est propice au désengagement (Exit) et aux tentations autoritaires. 57 % pensent que pour réparer l’Italie, le pays a besoin d’un homme fort, capable si nécessaire de briser les règles. En Italie comme dans le reste de l’Europe, la prime semble aller aujourd’hui aux leaders qui entretiennent, avec l’aide des réseaux sociaux, un rapport direct, sans intermédiaires, et « instantané », avec des citoyens qui s’apparentent davantage à des fan-clubs qu’aux appareils militants d’hier. En la matière, là aussi, le M5s est un précurseur. Il revendique pour méthode le plébiscite numérique. 

À ces deux enjeux vient se greffer un troisième : celui de la crise migratoire. Depuis 2015, l’Italie est en première ligne et elle a le sentiment de l’affronter seule. 81 % pensent que l’UE devrait faire plus pour aider l’Italie dans la gestion de la crise. Et 51 % sont prêts à arrêter l’accueil tant que les pays européens les plus riches ne se montrent pas plus solidaires. Qui plus est, depuis 2017, des faits divers impliquant des migrants ont fait la une des médias transalpins, alimentant un sentiment d’insécurité physique déjà prégnant depuis les attentats de Paris, de Bruxelles ou de Londres et les rumeurs selon lesquelles les migrants seraient porteurs de maladies qui menaceraient les Italiens se sont ancrées dans les esprits.

Si les Italiens éprouvent un niveau de compassion plutôt élevé à l’égard des nouveaux arrivants, en comparaison avec d’autres pays européens dans lesquels More in Common a conduit des enquêtes, ce sentiment d’abandon et de défaillance dans la gestion des flux migratoires offre un terrain propice aux discours anti-migrants. 36 % des Italiens font de l’immigration une priorité.

Matteo Salvini a compris le potentiel qu’il pouvait en tirer. En se concentrant sur l’immigration, non seulement il mobilise son électorat, en engageant des passes d’arme avec les institutions européennes ou avec ses voisins – comme l’a illustré l’épisode de l’Aquarius – mais il propose surtout un récit collectif à une Italie « à la recherche de son identité », pour reprendre les termes du rapport IPSOS Flair 2018. Son unité, récente, est aussi fragile. Plus que d’autres pays européens, l’Italie demeure percluse de divisions, fragmentée plutôt que polarisée, politiquement, socialement, territorialement. 

Réthorique du « nous » contre « eux »

L’Italie est en effet l’un des pays se percevant comme les plus « divisés » (89 %, contre 85 % en Grande Bretagne, 84 % en Espagne, 79 % en Suède, ou 75 % en France), et où la proportion de personnes considérant que les gens dans le monde ont plus de choses en commun que de différences est la plus faible (55 %, un niveau supérieur uniquement à ce que l’on mesure en Pologne, Corée du Sud, Hongrie et Japon). En outre, les italiens ont tendance à porter un regard particulièrement négatif sur le degré de tolérance dont leurs compatriotes font preuve à l’égard de personnes d’origines, religions et cultures différentes. En effet, 34 % des italiens pensent que leurs compatriotes en général sont tolérants, soit un niveau beaucoup plus bas que ce qu’IPSOS a pu mesurer en Australie (60 %), au Mexique (55 %), aux Etats Unis (47 %) ou encore en Allemagne (47 %).

Comme beaucoup de pays européens, la première source de division de la société perçue par les italiens est l’immigration. Mais avec 61 % de réponses au total, l’intensité de cette tension semble bien plus aigüe que ce que l’on mesure en Grange Bretagne (50 %), en France (45 %), ou encore en Allemagne (46 %), pays pourtant fortement préoccupés par le sujet migratoire. Les autres sujets de tensions et de division sont reléguées bien loin derrière, avec 38 % jugeant les tensions « entre différentes origines ethniques » importantes, 29 % « les divisions entre riches et pauvres », et 26 % « les divisions entre des personnes ayant différentes opinions politiques ». 

Dans ces conditions, en se concentrant sur l’immigration, Salvini offre aux italiens qui s’interrogent sur ce qui fait leur unité un ennemi commun, un « nous contre un eux ».   

On mesure ainsi le retournement spectaculaire que son dirigeant a fait opérer à la Ligue. Ce parti qui se faisait le chantre de l’autonomisation des régions, et notamment des plus riches, contre Rome et contre le Sud est devenue sous son impulsion le pays de l’Italianité contre l’extranéité. 

Pour le moment, cette stratégie fonctionne. Mais est-elle durable ? Rien n’est moins sûr. Car la question migratoire demeure secondaire au sein de l’électorat du M5S. Sur la question de savoir s’il faut repousser les migrants en mer quel qu’en soit le prix à payer en matière de vies humaines, ils se situent dans la moyenne nationale : 34 % soutenaient la mesure. L’alliance entre les supporters du M5s et ceux de la Ligue est sans doute davantage de circonstance portée par une volonté antisystème. A l’épreuve du temps, elle pourrait ne pas résister. 

 

Chloé Morin est directrice des projets internationaux chez Ipsos et experte-associée à la Fondation Jean Jaurès. François-Xavier Demoures est directeur de More In Common France.

 

Photo : © VASILY MAXIMOV / AFP