idées

États-Unis/Corée du Nord : « la donne habituelle est bouleversée ! »

Written by Pierre Rigoulot | Apr 21, 2018 10:42:00 AM

Avec un rapprochement, Trump remporterait une victoire diplomatique et Kim normaliserait sa présence sur la scène internationale... Les deux chefs d'Etat ont-ils autant l'un que l'autre à gagner de cette rencontre ?

L’affrontement entre Trump et Kim Jong-un s’est soudainement apaisé par la volonté du leader nord-coréen. La suite au prochain numéro ? Mais nous ne savons pas de quoi ce prochain numéro sera fait ni même qui l’écrira : Rex Tillerson, un des deux principaux adjoints du président américain vient d’être limogé et remplacé par l’ancien chef de la CIA, Mike Pompeo, dont on sait surtout qu’il est un « faucon », venu du « Tea Party ». En un sens, l’accord donné par Trump à cette proposition de rencontre est compréhensible : cela fait longtemps que lui-même la proposait ! En mai 2017, il avait même annoncé – c’était stupéfiant et même un rien choquant - qu’il serait « honoré » de rencontrer le dirigeant nord-coréen. Si Trump a accepté il y a quelques semaines, c’est qu’il s’est peu à peu rendu compte que son partenariat avec les Chinois en cette affaire n’était pas viable. Les Chinois voulaient bien donner des signes de leur bonne volonté contre la Corée du Nord mais leur mauvaise volonté était bien réelle. Faire pression sur leur petit allié encombrant, soit, mais en aucun cas prendre le risque de lui casser les reins. D’où des votes au Conseil de sécurité en traînant les pieds, d’où une surveillance débonnaire, sinon complaisante, des trafics à la frontière sino-nord-coréenne [1], d’où une certaine opacité dans l’application réelle des mesures. Manifester plus de rigueur dans l’application des sanctions aurait eu, prétendaient les Chinois (et les Russes, d’ailleurs), comme un « parfum de guerre froide ».

Certes, la Corée du Nord est gênée par ces sanctions. Pour autant, elle ne sera pas forcée de renoncer à ses joujoux nucléaires. Il fallait donc changer de stratégie. Les frappes de missiles n’étant que la solution de dernier recours, Trump a choisi la voie du dialogue bilatéral qui punit la Chine puisqu’il l’exclut de la solution.

Par ailleurs, Kim Jong-un connaît aussi les faiblesses de la gauche sud-coréenne et il sait que Moon Jae-in, son élu aux dernières présidentielles, comme ses prédécesseurs « progressistes » Kim Dae-jung ou Roh Moo-hyun, est prêt à pas mal de concessions et d’encouragements sonnants et trébuchants dont Pyongyang a bien besoin.

Enfin, les menaces de frappe américaines ont dû jouer leur rôle dans la proposition de dialogue. Qui sait ? Les Nord-Coréens ont peut-être aussi besoin de temps pour peaufiner leurs capacités de menacer les États-Unis. Ils ont peut-être l’espoir de « doubler » les négociateurs américains comme ils l’ont fait du temps de Clinton.

Cette annonce d’une rencontre entre Kim et Trump s'inscrit dans la dynamique de rapprochement intercoréen amorcée en janvier 2018, notamment grâce aux efforts du président sud-coréen Moon Jae-in ayant abouti à la venue de la Corée du Nord en Pyeongchang. Ne faut-il pas y voir l'une des clés de la désescalade ?

Ces bons rapports avec le Nord sont une obsession de la gauche sud-coréenne : mains tendues, sourires, gestes symboliques comme l’autorisation de rencontres entre familles séparées de chaque côté de la DMZ (zone coréenne démilitarisée), établissement de zones économiques spéciales comme Kaesong, défilés conjoints, etc. Faire baisser la tension, coopérer culturellement, économiquement, touristiquement, sportivement sont selon eux les prémices nécessaires à un rapprochement politique. Je suis sceptique quant à l’efficacité de cette approche. Sans doute, faut-il en effet, gommer toutes les raisons qu’ont les Nord-Coréens de se plaindre du monde extérieur dès lors que ces mesures prises contre eux ne sont pas efficaces. Je pense par exemple qu’il faut en finir avec l’état de guerre existant aujourd’hui. Un armistice a été signé en juillet 1953 et depuis on n’a pas signé de traité de paix ! C’est une absurdité inutile qui de plus favorise la posture victimaire et obsidionale de la Corée du Nord.

La désescalade entreprise par le président Moon sera au moins allée beaucoup plus loin que les précédentes accalmies de 1993, de 2000, de 2007. Elle romprait avec le cycle très sinusoïdal qui fait se succéder inlassablement les périodes de tensions et de détente. Si elle permettait plus encore avec une issue satisfaisante des négociations américano sud-coréennes, le nom de Moon Jae-in resterait dans l’histoire. Mais je n’en vois pas la possibilité.

La main tendue de la part de Kim Jong-un est-elle la preuve de sa faiblesse ?

Preuve de sa faiblesse ou/et de son habileté diplomatique, nous verrons bien. Donald Trump a répété que « toutes les options étaient sur la table », y compris les options militaires. Il n’est pas sûr que les Nord-Coréens aient suffisamment miniaturisé leurs bombes pour frapper les États-Unis. Il est sûr en revanche que la Corée du Nord serait ravagée de A à Z par une attaque nucléaire américaine. J’écris dans mon livre que je ne le souhaite pas, sachant les dégâts que des rétorsions sur Séoul ou même Tokyo pourraient causer. Je souhaite ouvertement la chute de la Maison Kim et j’explique comment la favoriser.

Trump, lui, n’a évidemment pas à rassurer les Nord-Coréens en excluant des frappes de sa part. Il a montré l'énorme avance technologique américaine en envoyant, sans qu’ils ne soient détectés, des avions furtifs à la limite de la Corée du Nord. Les manières même du président américain, qui ne sont pas celles d’un gentleman bien élevé et pondéré, ont pu elles aussi inquiéter Kim Jong-un, qui a peut-être su reconnaître à temps sa faiblesse. En tout cas, la donne habituelle est bouleversée !

Vous avancez dans votre livre l'existence d'une ligne politico-militaire et d'une stratégie nord-coréennes identiques, donc prévisibles. Mais Kim Jong-un ne joue-t-il pas plutôt de son imprévisibilité ?

Jusqu’ici, la stratégie me semble claire et compréhensible tant du point de vue politique que d’un point de vue militaire. Depuis la fin de la guerre en 1953, il s’agit de se doter d’une puissance militaire telle que toute attaque soit extrêmement coûteuse pour l'agresseur. D’où une armée pléthorique, un service militaire de dix ans pour les hommes et de cinq pour les femmes. D’où un armement chimique et biologique. D’où des efforts pour développer des drones militaires et la formation systématique de hackers pour perturber les systèmes informatiques ennemis. D’où, surtout, le double développement des missiles balistiques et des armes nucléaires. Habilement, les Nord-Coréens on signé le traité contre la prolifération, puis en sont sortis, ils ont accepté des contrôles de l’Agence internationale de l’énergie atomique puis les ont rejetés. Ils sont maîtres dans l’art du chaud et du froid ! Les années ont passé mais ils ont renforcé leurs capacités, jusqu’au premier essai nucléaire réussi de 2006. Une douzaine d’années plus tard, le pays s’est doté de missiles pouvant sans doute atteindre les États-Unis, de bombes vingt fois plus puissantes que celle d’Hiroshima, et d’un régime politique qui n’a guère bougé politiquement : une idéologie obligatoire, un parti unique, à la tête duquel se trouve un leader incontesté interdisant à la population de se déplacer, de s’informer, de penser par elle-même, une répression sauvage qui va de l’exil aux exécutions publiques en passant par les camps de concentration. Mission accomplie sur le plan politique comme sur le plan militaire, je ne vois pas où est l’imprévisibilité.

Comment juger la politique internationale face à la Corée du Nord ? 

Y en a-t-il une ? Les votes à l’unanimité du Conseil de sécurité traduisent des compromis plus que des vues communes vis-à-vis de la Corée du Nord. Ensuite, je dirai qu’on a laissé traîner le sujet trop longtemps. Si la « communauté internationale », comme on dit, a aujourd’hui un problème grave et difficile à régler, elle le mérite ! Près de 65 ans ont passé depuis qu’a été signé l’armistice à Pan Mun-jon ! Et 15 ans depuis que la Corée du Nord s’est retirée du traité contre la prolifération nucléaire. Cela fait des décennies que la Corée du Nord se conduit comme un État voyou, pratiquant le kidnapping et la fausse monnaie, se livrant au trafic de drogues, organisant des attentats, commettant des actes de piraterie et des assassinats hors de ses frontières. Personne ne s’est sérieusement insurgé et il faut un président atypique comme Donald Trump pour mettre les pieds dans le plat. George Bush avait bien montré du doigt Pyongyang en parlant d’ « axe du mal » mais il a suscité beaucoup de moqueries de la part de nos sociétés post-modernes. Comme c’était ringard ! Le Mal, pensez donc ! Il fallait être un Texan primitif pour parler du Mal.

Et puis, il y a une perception hémiplégique de la Corée du Nord tant par nos diplomates que par la presse : tous se sont intéressés au danger nucléaire de la Corée du Nord bien plus qu’aux 20 et quelques millions d’individus qui vivent dans des conditions politiques et humanitaires atroces. Bien sûr, je ne dois pas exagérer moi-même : il y a eu des documentaires, des articles, des ouvrages, mais les enfants dans des camps de concentration, les exécutions publiques, la famine ou la disette, les hôpitaux qui manquent de tout, ne nous ont pas empêchés de dormir !

Je suis frappé par la naïveté et le simplisme avec laquelle sont perçus les différents épisodes. Un essai nucléaire ? On nous faisait des schémas montrant les ravages que ferait à Paris une bombe nord-coréenne ! Une poignée de main entre dirigeants ? Les deux Corées se « rapprochaient », elles allaient se réunifier.

Vous soutenez l'idée dans votre ouvrage que la realpolitik et les droits de l'homme peuvent être compatibles dans le règlement de la question coréenne. Comment concilier ces deux notions ?

Je parle de la capacité des Nord-Coréens à remettre en cause leur propre gouvernement mais aussi du fait de leur isolement quasi total du monde extérieur. Ils n’ont pas les points de comparaison nécessaires pour juger de leur gouvernement. Les gens, enfin 99% d’entre eux, vivent dans une prison à ciel ouvert. Mais la population pourra manifester son insatisfaction devant les privations dont elle est victime, si elle sait comment on vit ailleurs, notamment au Sud.  Le travail en faveur du droit à l’information en Corée du Nord, c’est de la realpolitik et il est bien plus important pour faire tomber ce régime totalitaire que le témoignage d’un rapport sur les droits de l’homme à l’ONU. Il faut tout faire pour favoriser et renforcer le trop petit courant d’informations qui va de la Chine à la Corée du Nord. Du matériel informatique et audiovisuel bon marché entre dans le pays en contrebande, des clefs USB, des DVDs et des CDs. Plus entreront d’images, de textes et de musique du monde extérieur dans le pays, plus le régime s’affaiblira et plus les gens s’y opposeront. N’oubliez pas – c’est presque le cri que je lance à la fin du livre - que l’URSS s’est effondrée malgré ses 10 000 têtes nucléaires ! Et elle s’est effondrée en grande partie parce que plus personne, de la base au sommet, ne croyait à la valeur de son système.

Vous avez signé la postface de l'édition française de La dénonciation de Bandi [2]nouvelles écrites il y a plus de vingt ans. La situation en Corée du Nord a-t-elle changé depuis ?

Certaines choses changent en effet, du fait du développement d’une économie souterraine que le régime laisse se développer sous son contrôle. Depuis la famine de la deuxième moitié des années 90, la population a tenté de survivre en dehors des circuits officiels qui ne servaient plus à rien. Des marchés sont ainsi apparus et se sont développés, des entreprises aussi qui, sous un couvert légal permettent à certains de s’en sortir plutôt bien. Il convient naturellement de distribuer des bakchichs là où il faut pour pouvoir continuer son petit business. Mais cela a contribué à faire progresser un peu l’économie du pays. Ces derniers temps, quelques réformes, notamment dans l’agriculture (visant à donner plus d’autonomie aux paysans des fermes collectives) ont également donné des résultats fragiles mais effectifs. Le mélange d’informations venues en nombre croissant de l’extérieur, et cette plus grande autonomie de la population me semble un mélange détonnant. J’attends ces effets « décapants » avec impatience. Le sort de 25 millions d’êtres humains me préoccupe bien plus, je vous l’avoue, que la remise en cause radicale – que je crois impossible – de l’arsenal nucléaire nord-coréen. Mais si l’on en finit avec la Corée du nord, je veux dire avec L’État totalitaire de Corée du Nord, la question des armes nucléaires se posera d’une toute autre façon.

Propos recueillis par Simon Blin

 

[1] Le New York Times a publié un article édifiant à ce sujet le 16 mars 2018 : Wine and Diamonds, how North Korea dodges the sanctions. To dodge : esquiver, éviter, contourner…

[2] Bandi est le pseudonyme d’un auteur nord-coréen qui a fait passer en contrebande au Sud un recueil de nouvelles et des poèmes. Il est accessible aux éditions Picquier et en poche sous le titre La Dénonciation.

 

 

Pierre Rigoulot, Pour en finir avec la Corée du Nord, Buchet-Chastel, 224 p., 18 €

 

  

Photo : Donald Trump © TIMOTHY A. CLARY/AFP - Kim Jong-un © KCNA VIA KNS/STR/ South Korea OUT/AFP