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L'État doit-il gouverner les conduites ?

Written by Sophie Dubuisson-Quellier | Jun 27, 2018 4:23:07 PM

Les individus sont aujourd’hui les destinataires de très nombreux messages publics porteurs d’injonctions sur les conduites à tenir, en matière d’alimentation, de modes de vie, de déplacement, de gestion budgétaire. Nombre de ces messages ciblent directement les pratiques quotidiennes et parfois même les gestes les plus anodins de l’espace privé : « éteignez la lumière », « prenez les escaliers », « mangez au moins cinq fruits et légumes par jour », « remplissez bien votre lave-linge », « ne laissez pas vos appareils en mode veille ».

Orienter les choix de l’individu

Quelle est la légitimité de l’Etat à s’immiscer dans les conduites individuelles ? Comment cette intervention s’articule-t-elle avec la liberté des individus et la souveraineté des consommateurs ? Quels sont les objectifs poursuivis par l’Etat ? Et comment s’y prend-il pour gouverner les conduites individuelles ? Enfin, quels sont les effets de ce gouvernement des conduites ?

Le gouvernement des conduites s’inscrit dans un contexte où les problèmes publics sont abordés de manière singulière. Ce cadrage fait une place particulière aux responsabilités des individus : est mis en avant le rôle des individus dans l’insécurité routière, les déséquilibres du système de santé ou encore le changement climatique par exemple. Symétriquement, les choix politiques et collectifs qui ont été faits ou les stratégies des offreurs sont moins mis en avant. En outre, ce gouvernement repose sur une instrumentation qui privilégie des outils d’évaluation, d’incitation ou de rationalisation des conduites. Il s’agit notamment de campagnes d’information, de dispositifs de visualisation, de taxes, de prix, d’étiquettes, de labels ou encore de nudges. Leur spécificité est d’orienter les choix des individus tout en laissant ceux-ci décider librement. Pour cela, le gouvernement des conduites s’attache à construire une réflexivité des individus, en les aidant à s’auto-évaluer, à saisir leur contribution aux problématiques du surendettement, du changement climatique à certains problèmes de santé publique. Les interventions cherchent également à rationaliser et économiciser les conduites individuelles. Celles-ci sont ainsi considérées comme des choix, qu’il s’agit à la fois d’éclairer par une meilleure information grâce aux campagnes d’information et aux étiquetages, et d’orienter en finalité en usant de sanctions économiques, comme dans le cas de l’usage des taxes, ou symboliques, dans le cas de la mise en scène de comportements vertueux et responsables.

Légitimité et capacité de l’État à gouverner les conduites

Deux questions se font jour, d’une part celle de la légitimité de l’Etat à intervenir sur les conduites individuelles, d’autre part celle de ses capacités à le faire. Sur le premier point, il convient de noter que ce gouvernement des conduites s’exerce dans des domaines qui engagent le bien commun. C’est parce que les comportements individuels ont des effets négatifs sur la collectivité, par exemple sur le changement climatique ou sur la santé publique, que l’Etat se considère légitime pour agir sur ces conduites. Ce travail de légitimation est, par conséquent, fortement adossé aux entreprises de cadrage des problèmes publics mentionnées plus haut : si l’on considère que les comportements des individus produisent des externalités négatives sur la collectivité, il appartient alors aux pouvoirs publics de les corriger.

La deuxième question interroge les capacités de l’Etat à gouverner les conduites individuelles. Il n’est bien évidemment pas aisé de répondre à une telle question, tant les déterminants des conduites sont multiples et les effets propres aux régulations sont difficiles à isoler. Par ailleurs, l’évaluation des effets du gouvernement des conduites est un enjeu du gouvernement des conduites lui-même. Faire apparaître des changements de comportements même minimes est un moyen de signifier que de nouvelles normes sociales se diffusent. Au contraire, insister sur les résistances ou les inerties est un moyen de justifier la nécessité et l’urgence de l’intervention publique.

Effets limités dans le temps et accentuation des inégalités sociales

Cependant, en intervenant par le choix, c’est-à-dire en orientant les décisions tout en permettant aux individus de les formuler en toute liberté, le gouvernement des conduites ne saurait avoir des effets pérennes. Ce mode d’intervention est en effet largement sous-tendu par une représentation de l’action sociale singulière qui réduit celle-ci à l’expression d’un choix entre des options. Cela revient à considérer que l’alimentation, les pratiques en matière de santé, les modes de vie ou encore l’économie domestique sont réductibles à des séries de choix et permet, par conséquent, d’écarter tout ce qui rend en réalité ces conduites redevables de déterminations qui les rendent inertielles. Par exemple, les modes de vie sont considérablement façonnés par les habitudes, les socialisations et les trajectoires, les coordinations et les interdépendances sociales. Les conduites ne sont pas qu’individuelles, elles incorporent sous différentes formes le collectif : la famille, le groupe d’appartenance, les normes sociales, les réseaux de connaissance.

Les changements de pratiques sont bien souvent le produit de ces reconfigurations collectives : des changements de normes, des prescriptions venues de nouveaux amis, par exemple. Le gouvernement des conduites en n’agissant pas ou très peu sur ces cadres collectifs, ne peut avoir que des effets limités dans le temps. Pire, on pourrait même considérer qu’en traitant de manière indifférenciée les groupes sociaux qui ont un rapport très différent au collectif, il pourrait accentuer certaines inégalités sociales. Par exemple, on sait qu’en matière d’alimentation, les catégories populaires ont tendance à favoriser les recommandations de la famille sur celle des médecins ou des pouvoirs publics, là où les classes moyennes ont au contraire une forte propension à s’attacher à adopter les pratiques recommandées par les prescripteurs experts.

Ces éléments tendent à relativiser la capacité de gouvernementalisation du gouvernement des conduites. Mais est-ce là le seul objectif des pouvoirs publics ? En réalité, le gouvernement des conduites est moins une fin en soi qu’un moyen que déploient les pouvoirs publics pour réguler l’offre. Il contribue à produire de nouvelles références normatives qui valent aussi pour les acteurs économiques : taxes, messages publics, étiquettes ou labels permettent de mettre en valeur certains produits et, par effet de contraste, d’en stigmatiser d’autres. Gouverner les conduites serait alors un moyen pour les pouvoirs publics de retrouver une certaine capacité de régulation des opérateurs économiques dans un contexte où le recours à des interventions plus coercitives est devenu proscrit.

 

Photo : © LOIC VENANCE/AFP