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Espagne : un scénario à la portugaise ?

Written by Christophe Barret | Jun 5, 2018 1:33:56 PM

Pablo Bustinduy, député de Podemos et membre de la commission des affaires étrangères du Congrès des députés espagnol a, en un tweet, confessé la stratégie que souhaitait imposer son parti au nouveau Premier ministre Pedro Sánchez. « L’Espagne d’aujourd’hui ressemble un peu moins à l’Italie et un peu plus au Portugal. Notre responsabilité est historique : ouvrir un horizon de justice sociale qui neutralise le faux dilemme qui est en train de dévorer l’Europe. Ni austérité, ni xénophobie et barbarie ». Le parti de Pablo Iglesias peut, en effet, se prévaloir d’avoir joué un rôle clé dans l’adoption d’une motion de censure que peu d’observateurs, il y a une semaine, croyaient viable. En garantissant qu’il proposerait une nouvelle motion « technique », négociée avec Ciudadanos, au cas où celle du PSOE ferait long feu, le parti né du mouvement des Indignés amenait les nationalistes basques (PNV) à abandonner le Parti Populaire (PP) à son triste sort. Pablo Iglesias a, cette fois, fait preuve de maturité. En ont témoigné de spectaculaires excuses publiques, présentées depuis la tribune de la chambre basse, à Pedro Sánchez. Le líder de Podemos a fait comprendre qu’il regrettait de ne pas avoir permis, dès 2016, l’accession des socialistes au pouvoir. Plusieurs voix émanant du PSOE comme de Podemos ont fait savoir que de nouvelles élections peuvent être écartées. L’idée fait son chemin que la législature peut courir jusqu’à 2020.

Le micro-climat politique espagnol le permet, d’autant plus qu’une relative unanimité règne, au sein du personnel politique comme dans la société autour de l’ancrage « européiste » – le terme est assumé, par nos voisins… – de l’Espagne. L’idéal communautaire reste associé aux plus belles années de croissance économique et de démocratie. Pedro Sánchez a tenu a rappeler, dans l’un de ses premiers discours de nouveau chef du gouvernement, que le nouveau gouvernement respectera les « engagements européens » du pays. Il s’agit, bien sûr, de rassurer les marchés dont les courbes se sont affolées pendant quelques jours, face au risque d’instabilité politique. Un scénario à la portugaise peut être déployé. On sait que, à Lisbonne, depuis l’automne 2015, le gouvernement du socialiste Antonio Costa est soutenu par le Bloque de Esquerda – cousin de Podemos et de la France insoumise –  et le Parti communiste portugais. Engagée, elle aussi, à respecter les critères de ce que nombre d’eurosceptiques assimilent à une « austérité à visage humain », la gauche de gouvernement portugaise défend la révision de lois sur le travail, dans un sens plus avantageux pour les salariés, la défense des services publics de la santé et de l’éducation et l’augmentation du salaire minimum. Sur le plan des libertés, en Espagne, l’abrogation de la très vilipendée ley mordaza (loi bâillon), réputée attentatoire au droit de manifester, pourrait, par ailleurs fédérer un premier vote unanime de la drôle de majorité qui a renversé Mariano Rajoy autour d’autres valeurs fortes réunissant les gauches.

Majorité hétéroclite

Reste, bien sûr, à convaincre les partis autonomistes et indépendantistes ralliés au dernier moment à la motion de censure, de continuer à former une majorité hétéroclite qualifiée de « Frankenstein », dès 2016 et les premières tentatives de Pedro Sánchez, par les barons du PSOE qui n’y croyaient pas. Ce n’est rien moins que le respect de l’intégrité territoriale et la souveraineté nationale espagnoles qui est en jeu. Pedro Sánchez est donc tenu à se livrer à un très difficile numéro d’équilibre. Le nouveau gouvernement catalan qui, hasard de calendriers, vient lui aussi de prêter serment, n’a en aucun cas renoncé à la déconnexion d’avec l’Espagne afin de former un « État indépendant ayant la forme d’une République ». Les tensions et la rupture pourraient, apparemment, donc très vite revenir. Mais il y a encore un peu de grain à moudre, pour notre Premier ministre un peu Don Quichotte. Le nouveau Premier ministre offre de reconstruire les « ponts » avec le nouveau Govern, en place à Barcelone, même s’il n’est pas question de concéder l’organisation du moindre référendum d’auto-détermination, ni de programmer un débat sur la fédéralisation de l’Espagne. La désignation du catalan Josep Borrell, président du Parlement européen entre 2004 et 2007 et ennemi juré des indépendantistes, comme ministre des Affaires étrangères, confirme, en la matière, la ligne que Pedro Sánchez entend suivre. Manuel Valls, pressenti par Ciudadanos pour conquérir la mairie de Barcelone, a salué cette nomination, et c’est un signal fort qui est ainsi envoyé pour rassurer un  PP qui pourrait être laminé, si de nouvelles élections étaient convoquées. L’arrivée de la modérée Meritxell Batet – elle aussi originaire de Catalogne –, à la tête des administrations territoriales des relations avec les régions autonomes, est le signe que quelques gestes pourraient tout de même être faits, en direction des indépendantistes. Cette dernière a, elle aussi, besoin de capitaliser.

Alliés écologistes et communistes

Déjà, on entend parler d’une possible annulation des recours présentés par le gouvernement du PP devant le Tribunal constitutionnel à l’encontre de certaines lois sociales adoptées, il y a quelques mois, en Catalogne. D’autres conquêtes seraient les bienvenues. Au Pays Basque, des observateurs avisés rappellent que le PNV s’est rallié à la motion de censure parce qu’a eu lieu, à Bilbao, l'importante manifestation de retraités de toute l’Espagne. La mobilisation, à l’occasion de la journée des droits de la femme, témoigne d’une même aspiration. Qu’ils soient au gouvernement ou pas, les responsables de Podemos croient pouvoir réitérer leurs succès électoraux fondés sur une articulation habile entre revendication démocratique pour « le droit de décider », au sein de cette « nation de nations » que serait l’Espagne, et la question sociale. C’est, du reste, au Pays Basque et en Catalogne que le parti de Pablo Iglesias avait fait ses meilleurs scores, aux élections législatives du printemps 2016. Un accord électoral pour les élections locales et régionales de 2019 a été annoncé, il y a quelques jours, entre Podemos et ses alliés écologistes et communistes. Cette annonce vient à point nommé pour un Pedro Sánchez qui peut donc se présenter, d’ores et déjà, comme le premier défenseur de la « cohésion sociale ». Excepté Ciudadanos, en passe de supplanter le PP sur l’échiquier politique, il est de l’intérêt bien compris de tous les acteurs de mettre un terme à l’instabilité provoquée par une folle semaine.

 

Photo : Pedro Sánchez © BURAK AKBULUT/Anadolu Agency/AFP