idées

Éric Macé : « Rompre avec l’héritage du patriarcat »

Written by Éric Macé | Mar 8, 2018 9:15:11 AM

Des scandales comme l’affaire Weinstein signent-ils la fin du patriarcat ?

Éric Macé : Nous sommes dans une situation ambivalente. Si, en termes de valeurs et de droit, nous sommes sortis du patriarcat, nous en subissons encore les conséquences. Tandis que les sociétés ne cessent de promouvoir l’égalité des femmes et des hommes – des évolutions significatives se retrouvent notamment dans le droit comme dans des mesures antidiscriminations –, il demeure de grandes inégalités aussi bien dans la sphère privée – les charges domestiques au sein de la famille – que dans la sphère publique ou professionnelle – les inégalités de salaires, par exemple. Cet « égalitarisme inégalitaire », ce hiatus entre nos discours tenus et nos pratiques sociales et culturelles caractérise les tensions que nous vivons actuellement.

Pourquoi cette contradiction façonne-t-elle encore nos rapports entre les hommes et les femmes ?

E M : À partir du XVIIIe siècle, le patriarcat moderne dont nous sommes en partie les héritiers remplace la justification religieuse traditionnelle de la subordination des femmes par des arguments biologiques et médicaux : la différence de sexe serait la justification « naturelle » d’une complémentarité et d’une asymétrie entre un masculin « actif » et un féminin « passif ». C’est par ces mêmes causes qu’on justifie les abus sexuels masculins et que l’homosexualité est jugée « contre-nature ». Cette « naturalisation » du genre est ensuite contestée dès l’origine du patriarcat moderne par les premières féministes, qui lui opposent le principe universel d’égalité prôné par cette même modernité. C’est cette contradiction originelle interne à la modernité qui va conduire, au cours de deux siècles de luttes, à la sortie du patriarcat, c’est-à-dire à une définition du genre où la hiérarchie de genre n’est plus ni légitime ni nécessaire. Certes, les inégalités, les discriminations et les violences de genre continuent d’exister, mais ce principe d’égalité est un point d’appui central pour les actions transformatrices.

Quelle est la prochaine étape vers une société enfin postpatriarcale ?

E M : Il faut tout d’abord reconnaître que le genre est moins une question de différences entre les sexes ou entre le masculin et le féminin, mais qu’il est un rapport social de pouvoir qui fabrique ces différences et les transforme en inégalités, en discriminations et en violence. De sorte que, défendre « l’égalité dans la différence » entre les hommes et les femmes, c’est occulter le fait que cette égalité concerne plutôt les individus entre eux quelles que soient les différences (d’âge, de sexe, de sexualité, d’ethnicité, d’identification de genre, etc.) constitutives de leur singularité. C’est ensuite méconnaître le fait sociologiquement établi que, dès lors que des individus sont désignés comme « homme » ou comme « femme » dès leur naissance et tout au long de leur vie, cela a des conséquences sociales inégalitaires. Le premier enjeu est donc de « dégenrer » véritablement tous les domaines de la vie sociale (organisation du travail et de l’emploi, politiques sociales et familiales) afin de rompre avec l’héritage social du patriarcat moderne. Le second enjeu est de dégenrer la socialisation afin non seulement que les garçons se sentent aussi concernés par les autres et que les filles s’autorisent aussi à être ambitieuses, mais que chacun puisse composer de façon singulière ses propres formes de masculinité et de féminité.

Propos recueillis par Simon Blin

 

Photo © J-A Boulaire/crowdspark.com/Via AFP