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Éric Fottorino : la mère, enfin

Written by Jean-Baptiste Harang | Sep 7, 2018 11:21:00 AM

Éric Fottorino et Éric Signorelli sont tous deux nés à Nice le 26 août 1960, vers 18 heures. Ils partagent un prénom, et leur nom sent bon l'Italie, si proche. Si José, le préposé à l'état civil de la ville, plutôt que de retrouver un demi-siècle plus tard le Nice-Matin du 26 août 1960, avait proposé celui du 27, on aurait peut-être su les départager, le temps que le localier finisse sa tournée des parturitions du jour. Mais bon, les voilà réunis dans un même livre, l'un comme auteur, l'autre comme narrateur. On a beau se dire, sans craindre le pléonasme, que les coïncidences sont fortuites, celle-ci nous a tout l'air d'avoir été ourdie avec préméditation. À moins que ces deux-là ne fassent qu'un et que ce dédoublement romanesque ne soit que la marge de liberté que l'autobiographe se réserve.

Tous les livres d'Éric Fottorino ne sont pas autobiographiques, mais rares sont ses romans qui ne puisent pas leur moelle dans son histoire familiale ou son enfance. Adopté par un pied-noir de Tunisie, Michel Fottorino, Éric est le fils naturel d'un Juif marocain de Fès, Maurice Maman. Toutes les joies et les douleurs, les amours filiales et les doutes affectifs, la nostalgie de cette enfance ont été écrits dans de très beaux livres de l'auteur où la question de la pudeur est balayée par la volonté de savoir et de dire. Dix-sept ans creuse le même sillon, à une profondeur qui se refusait naguère. Non pas que les récits précédents restaient à la surface. Au contraire, ils préparaient, de strate en strate, le portrait de la figure manquante dans la tangente des autres livres : la mère. Dix-sept ans, c'est l'âge où la mère d'Éric le met au monde, et l'âge où Éric rencontre son père biologique pour la première fois. Dans son livre, le « je » et le « tu » se conjuguent, le premier pour se trouver soi-même, le second en adresse à cette mère présente et ressentie comme telle pour la première fois, soixante ans passés à ne pas savoir lui dire « Je t'aime ».

Quête niçoise

Le livre s'ouvre sur 25 pages de pur diamant, tranchantes, brutales, nues, sous la dictée d'une mère qui se redresse et convoque ses trois fils (Éric est l'aîné) pour leur dire ce qui fut indicible pendant un demi-siècle, les charger du poids et de la responsabilité d'un secret dont elle se délivre et que le lecteur reçoit comme l'écho d'un coup de poing qui gifle de plein fouet la famille. Une famille désormais réunie entre hébétude et compassion, tendresse et chagrin. La suite ne reviendra que rarement sur le secret partagé, comme les répliques d'un lointain tremblement, mais celui-ci leste tout le texte, l'enrichit et le justifie. Le narrateur part pour Nice en humer l'air, s'inscrire dans les pas de sa mère, comprendre par les sensations plus que par la raison. Le drame d'une naissance oubliée, mais éblouie par une conscience nouvelle, semble émerger du tragique d'une ville qui vient de subir l'attentat que l'on sait. Et enfin, refaire le trajet avec sa mère, en voiture, une vie entière entre la Saintonge et Nice, la parole et l'affection retrouvées. Éric est l'anagramme de « crié », et oubliée celle d'« éblouie ». Dix-sept ans est un texte majeur, un cri éblouissant.

 

Dix-sept ans, Éric Fottorino
Éd. Gallimard, 270 p., 20,50 E.

 

 

 

Photo : Éric Fottorino © Francesca Mantovani/Ed. Gallimard