« Il faut accepter dans une démocratie que notre sensibilité soit heurtée »

« Il faut accepter dans une démocratie que notre sensibilité soit heurtée »

Des pressions ont été exercées sur un kiosquier pour retirer la couverture du Point sur le chef d'Etat Turc Recep Tayyip Erdogan. Pour Richard Malka, nous sommes dans une société où les espaces de liberté d'expression se réduisent sur certains sujets, mettant en péril les valeurs de la démocratie.

Près d'Avignon, des sympathisants pro-Erdogan se sont insurgés contre un dos de kiosque affichant la Une du Point sur le chef d'Etat turc. Ils ont exercé de telles pressions que l'affiche a été retirée, jusqu'à ce que le journal impose sa réinstallation et que le kiosque soit placé sous surveillance des gendarmes. Depuis, Le Point déclare être la cible de nombreuses insultes et menaces. Est-ce inquiétant pour la liberté de la presse ?

Je trouve ça assez courageux de la part du Point. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne opération au sens commercial, mais cette Une est plus intéressante qu'un dossier sur l'immobilier, la franc-maçonnerie ou le salon du chocolat. Erdogan considère que tous les turcs qui vivent en France sont ses citoyens, que c'est la Turquie, il vient même faire ses meetings... alors que ces derniers ont vocation à être français et à ne pas suivre la direction du pays qu'ils ont quitté. C'est une tendance dangereuse pour l'universalisme, car on tombe dans le pur communautarisme. La Turquie est un régime nationaliste extrêmement fort qui par ailleurs a islamisé le nationalisme, ce qui n'est pas acceptable sur le sol français. Nous sommes au cœur de la légitimité de l'information sur la politique internationale, sur de grands enjeux. Et l'on voit que cela pose des problèmes aujourd'hui, en France, en 2018, à des personnes qui n'acceptent pas la souffrance de la liberté. Elle peuvent être choquées, et c'est légitime, comme on peut être choqués des Unes de Charlie Hebdo - je le cite parce que c'est un exemple que je connais bien. Leur réponse à la blessure est : « Je cogne ». Ce n'est pas la démocratie. La réponse à une blessure causée par la liberté d'expression devrait être : « Je débats ». Ou éventuellement « Je poursuis devant les tribunaux ». Mais je n'exige pas qu'on efface l'information, qu'on anéantisse le débat. 

Il y a quelque chose d'inquiétant pour ce qui est une des valeurs cardinales de la démocratie : c'est la peur qu'on essaie d'instaurer, en faisant en sorte que demain, d'autres journaux n'osent pas. C'est courageux de la part du Point. Ils se font insulter, mais c'est le lot commun de ceux qui disent des choses, qui ont le courage de leurs convictions. Et ce n'est pas nouveau. Avec les couvertures sur l'Islam de Charlie Hebdo, on a eu de nombreux problèmes de ce genre. J'ai même déjà fait condamner quelqu'un qui avait menacé un kiosquier. 

Est-ce que ces actes sont plus nombreux aujourd'hui ?

Les actes violents restent marginaux. Mais la pression sur la liberté d'expression en général, je la ressens effectivement beaucoup plus lourde aujourd'hui qu'il y a quelques années. Elle ne vient pas des tribunaux, mais de la société. Il y a de plus en plus cette tendance à vouloir interdire l'expression contraire. J'ai été vraiment frappé par le déchaînement de violence qu'a induit le manifeste des 100 femmes dans Le Monde. On peut être d'accord ou pas, mais on débat, on en parle. Il y a une sorte de terreur intellectuelle qui pèse de plus en plus et qui empêche le débat.

Est-ce le résultat d'une hypersensibilité exacerbée, ou les gens se sentent-ils davantage autorisés à porter atteinte à la liberté d'expression ?

Difficile de trancher cette question. Il est clair que les réseaux sociaux ont changé la donne. Il y a une telle virulence, une telle violence, le plus souvent dans l'anonymat et l'impunité totale. Le fait que la parole haineuse soit aussi libérée a conduit à sa déresponsabilisation. Il n'y a malheureusement pas qu'une libération utile de la parole de minorités, mais celle de tous les gens dans l'amertume, l'aigreur, la haine et la violence. Cela crée une société où les espaces de liberté d'expression se réduisent sur certains sujets assez dangereusement. Parce qu'on a peur. Si, quand vous dites quelque chose qui ne va pas dans la pensée majoritaire et qu'en retour vous vous faites insulter, vous allez arrêter de parler. À mon avis, on tient beaucoup trop compte encore des réseaux sociaux, qui sont dans l'impunité juridique, avec des millions de délits de presse tous les jours. On ne peut pas les poursuivre, faute d'obtenir les informations. Donc il y a un nouveau monde à réguler. Car la dérégulation de la liberté d'expression est aussi dangereuse que la dérégulation des marchés économiques. Le risque étant d'exercer une pression tellement forte sur des gens qui ont des points de vue minoritaires qu'ils ne peuvent plus les exprimer ou qu'ils abandonnent.

Ne risque-t-on pas de faire taire tout le monde ?

Non, car il y a des gens qui s'expriment plus que d'autres. La majorité silencieuse et les gens nuancés ne s'expriment pas. Ce sont les extrêmes qui s'expriment et sont très actifs. Par le prisme des réseaux sociaux, on a aussi l'expression de la fameuse tyrannie des minorités.

Il y a quelques années, c'était plutôt les catholiques intégristes qui s'exprimaient pour censurer la presse.

C'était avant. J'ai passé 10 ans à lutter contre les associations de catholiques intégristes, j'ai eu une douzaine de procès notamment avec Charlie. Dans les années 2000, ils ont arrêté parce qu'ils ont tout perdu, et j'ai eu les premières attaques des islamistes et de l'Islam intégriste. C'était la même chose que les catholiques, les mêmes fondements juridiques, les mêmes arguments (« Attention, vous portez atteinte à notre sensibilité »). Mais la liberté d'expression porte forcément atteinte à la sensibilité de l'autre. Comme on a tous des sensibilités différentes, si vous interdisez tout ce qui porte atteinte à la sensibilité des uns ou des autres, vous ne dites plus rien sur rien. Il faut accepter dans une démocratie que notre sensibilité soit heurtée par des affiches dans des kiosques, par des propos ou des dessins. Sinon on ne vit pas dans une démocratie.

Peut-on parler de crise ?

La presse est un pouvoir et comme un pouvoir dérange, il y a toujours eu des menaces sur elle : économiques, juridiques, politiques, judiciaires... Ce qui est nouveau, c'est la menace sociétale, c'est-à-dire une menace de nous-mêmes. On le voit avec l'exemple d'Olivier Besancenot qui parle d'islamophobie quand une couverture de Charlie Hebdo ne lui convient pas.

 

Richard Malka est avocat, romancier et scénariste de bandes dessinées. Il est l'auteur de Tyrannie, aux éditions Grasset.

 

Propos recueillis par Stéphane Desmichelle

Photo : Richard Malka © Joël Saget - AFP