idées

Enzo Traverso : « Là où la gauche propose un réel projet de société, l’extrême droite décline »

Written by Enzo Traverso | Apr 21, 2018 10:43:00 AM

Enseignant aux États-Unis, Enzo Traverso n'en reste pas moins un observateur averti de l'actualité européenne et française - il a été professeur de sciences politiques à l’Université de Picardie Jules Verne. Reconnu pour sa réflexion sur le XXe siècle et l'histoire des gauches, il revient sur la bérézina des forces progressistes en ce début de XXIe siècle. entre poussée des populismes xénophobes et crise de la social-démocratie. Pas de quoi être pessimiste, estime cependant le philosophe, qui rappelle que la gauche s'est toujours constituée dans la défaite.

Le 7 mai, cela fera un an qu'Emmanuel Macron aura été élu à la tête de la République française. Quelle lecture faites-vous de ce début de mandat ?

Emmanuel Macron a été le candidat d’une tentative de dépassement du clivage droite-gauche dans le paysage politique français. Mais il opère un dépassement de ce clivage dans la continuité des politiques qui l’ont précédé, droite et gauche confondues, en assumant ouvertement un projet néolibéral qui domine aujourd’hui le monde. En Allemagne, il y a une « grande coalition » entre la droite et la gauche ; en Grande-Bretagne, nous avons assisté pendant deux décennies à une parfaite continuité entre conservateurs et travaillistes, rompue seulement par Jeremy Corbin ; en France, cette continuité est incarnée par Macron, qui a réuni de gens des deux camps dans un gouvernement présidé par un homme politique de droite. Il fait donc ce qu’il avait annoncé, et ce d’autant plus facilement qu’il dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. Il ne devrait pas être inquiété à moins que les mouvements sociaux actuels ne prennent plus d’ampleur. Ce qui serait souhaitable, mais reste à démontrer.

Le nouveau premier secrétaire du Parti socialiste Olivier Faure promeut une opposition « réaliste de gauche » face à Emmanuel Macron. Croyez-vous en un renouveau du PS ?

Étant donné que la France insoumise incarne l’opposition de gauche la plus crédible et qu’une partie du Parti socialiste soutient Emmanuel Macron, je vois mal comment le PS pourrait s’en sortir, qui plus est sur la base d’une opposition dite « réaliste », donc supposément à géométrie variable. Plus globalement, l’effondrement du PS français s’inscrit dans la crise de la social-démocratie dont le rôle historique est épuisé. Partout en Europe, les partis sociaux-démocrates sont en crise. Il y a trente ans, la fin du communisme sembla leur avoir donné un nouveau souffle, mais ils ne sont plus en mesure de jouer le rôle qu’ils avaient au XXe siècle ; ils sont devenus une variante du libéralisme. Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne a changé de route, il a su renouveler son parti en s’appuyant sur une mobilisation populaire .

Dans une tribune publiée dans Le Monde, la philosophe et théoricienne belge Chantal Mouffe qualifie ce renouveau stratégique de « populisme de gauche ». Partagez-vous cette opinion ?

Je suis très sceptique à l’égard de l’usage de la notion de populisme dans le débat contemporain. Ce concept me paraît être un obstacle plutôt qu’un outil analytique efficace pour deux raisons. D’abord, parce que le populisme est avant tout un style politique. J’utiliserai ce terme comme adjectif pour parler de mouvements « populistes ». Il y a des leaders politiques, de droite ou de gauche, qui cèdent à la démagogie ou adoptent une rhétorique qui consiste à opposer le peuple aux élites. La faiblesse interprétative de ce concept tient au fait qu’il sert à qualifier des projets politiques parfois antinomiques. Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon sont souvent taxés de populisme ; pour autant, le projet de l’un et l’autre divergent sur bien de points ! Pour une large partie des médias, le simple fait de s’opposer aux politiques économiques et sociales de Bruxelles définirait le populisme. C’est comme cela que le moins tribunicien de nos leaders politiques, Jeremy Corbyn, se retrouve souvent inclus dans cette catégorie.

Diriez-vous que la question des populismes xénophobes qui domine ce début de XXIe siècle pourrait être l’équivalent de ce qu’a été la réflexion sur le totalitarisme au siècle dernier, c’est-à-dire à la fois un objet de préoccupation démocratique et d’étude ?

Encore une fois, je suis sceptique avec les analogies esquissées entre l’Europe de l’entre-deux-guerres et la montée des mouvements xénophobes dans le monde occidental aujourd’hui. Ces mouvances présentent des caractéristiques très différentes par rapport aux fascismes classiques du XXe siècle. Non seulement ils ne se disent pas fascistes, mais ils ont considérablement renouvelé leur langage et leurs références idéologiques. Ils ont perdu leur dimension « utopique », « révolutionnaire », leur projection dans le futur, et ils sont devenus des mouvements purement conservateurs. Leur trait commun réside dans la xénophobie, mais, au moins pour la plupart d’entre eux, ils ont abandonné l’antisémitisme, qui constituait l’axe structurant de tous les fascismes classiques, et qui a été remplacé par l’islamophobie : l’immigré, le réfugié musulman, d’origine post-coloniale, est devenu leur cible. C’est contre lui qu’il faut protéger la nation, défendre les valeurs occidentales et même « la République ». La question est surtout de savoir comment faire pour juguler cette poussée réactionnaire. Car dans la mesure où aucune alternative de gauche à nos démocraties vacillantes n’arrive à émerger, le populisme d’extrême droite prospère. J’ajouterai enfin que là où la gauche essaie de proposer un réel projet de société, comme en Espagne ou en Grande-Bretagne, l’extrême droite décline.

Face à cette vague montante des droites extrêmes, est-il encore crédible d’en appeler à la gauche ? Certains leaders politiques comme Íñigo Errejón chez Podemos en Espagne ou Jean-Luc Mélenchon en France rejettent désormais l’utilisation de ce vocable…

Le choix des mots n’est jamais neutre. Il reflète en effet chez Podemos des divergences non négligeables entre le leader du mouvement, Pablo Iglesias, et son numéro 2, Íñigo Errejón. Rappelons que le populisme en Espagne n’a pas la même signification qu’en France ; si ce terme évoque chez les hispanophones des références latino-américaines, en France il renvoie systématiquement au Front national. Toujours est-il que ce choix sémantique est symptomatique d’une crise des notions de droite et de gauche en ce début de XXIe siècle, lorsque leur pertinence n’apparaît plus évidente. Il devient crucial de redéfinir ces catégories mais je ne vois pas pour l’instant comment les remplacer. Je ne crois pas, en tout cas, que la notion de populisme puisse remplacer celle de gauche : le « peuple » peut être défini de différentes façons ; il n’est pas par nature « vertueux » ; l’histoire a prouvé qu’il peut aussi être habité par des pulsions diamétralement opposées aux valeurs d’« égaliberté » sur lesquelles s’est construite la gauche depuis le XIXe siècle...

Vous expliquez dans votre ouvrage, Mélancolie de gauche, la force d’une tradition cachée, pourquoi la gauche devrait puiser dans la mélancolie pour se réinventer...

Jusqu’à Mai 68, l’échec des expériences révolutionnaires du XXe siècle nourrissait une mélancolie porteuse d’espérance. Ce sentiment de deuil, engendré par la prise de conscience des défaites collectives, nouait un lien avec les générations futures. Loin d’être une résignation, cette mélancolie était censée permettre d’ouvrir la voie à la mémoire des vaincus et de prendre conscience d'un héritage impossible à refouler. Mais cette dialectique entre passé et futur s’est brisée dans un régime d’historicité dominé par le présent. Je dirais, en empruntant les mots de l’historien allemand Reinhart Koselleck, que nos sociétés ont perdu tout « horizon d’attente », car elles s’inscrivent dans un ordre du monde apparemment immuable. Avec cette rupture entre passé et présent, c’est tout le processus de transmission de la mémoire de la gauche et sa culture qui sont entrés en crise. Alors que les luttes étaient autrefois empreintes de la certitude d’un avenir meilleur, les mouvements sociaux actuels, de Nuit debout à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, en passant par les grèves de ces derniers jours, n’ont plus la légèreté ni la capacité de se projeter dans l’avenir des mouvements du passé.

Vous réservez une place de taille au philosophe Daniel Bensaïd. En quoi est-il incontournable pour comprendre ce qu'est la gauche ?

Daniel Bensaïd occupe une place singulière dans l’histoire intellectuelle de la gauche car il a su « transborder » la pensée critique du XXe au XXIe siècle. Il est l’un de ceux qui venaient de Mai 68, du trotskisme, bref de la gauche radicale du siècle dernier, et qui a compris que la chute du mur de Berlin annonçait le début d’un monde dans lequel l’héritage du marxisme classique n’apportait plus de clés viables d’interprétation et d’action dans le présent. Il fut capable de sortir le trotskisme de la défense stérile d’un héritage révolutionnaire révolu, d’en esquisser un bilan parfois sévère, de le frotter à l’émergence de nouvelles pensées critiques. En ce sens, Daniel Bensaïd a joué un rôle essentiel comme passeur des différentes traditions entre la génération d’avant et celle d’après 1989, soit entre deux époques et deux cultures de gauche.

Vous analysez aussi bien des textes que des films et des images. Pourquoi avoir fait ce choix méthodologique ?

La « culture de gauche » inclut non seulement une multitude de courants politiques mais aussi une pluralité de sensibilités esthétiques. Si l’on veut restituer le paysage émotionnel dans lequel s’inscrivaient les batailles politiques de la gauche, il ne suffit pas simplement de reconstituer l’histoire de tel ou tel parti ou de rendre compte des débats idéologiques d’une époque à partir des textes. Sa « structure des sentiments », pour parler avec Raymond Williams, peut être appréhendée par les arts aussi bien que par la pensée critique, car les deux sont liés. On l’a vu avec Mai 68 : non seulement, ces événements furent la plus grande grève générale dans un pays européen d’après-guerre, mais ils ont aussi été au cœur d’une explosion créative de l’imaginaire de la gauche. Mai 68 reste la preuve qu’on ne peut changer le monde sans un investissement émotionnel collectif. Je veux dire par là qu’on ne s’engage pas seulement car on a été convaincu par des arguments théoriques, rationnels, mais aussi parce qu’on participe à une expérience collective qui mobilise un sentiment de fraternité. Ce mécanisme émotionnel est aux antipodes du modèle néolibéral, individualiste possessif et compétitif, qui domine le monde actuel.

Vous affirmez que la gauche s’est toujours constituée dans la défaite...

La gauche dans toutes ses composantes, de l’anarchisme aux communismes en passant par le socialisme, est une histoire de défaites. Dans le passé, la culture de gauche était profondément marquée par une vision téléologique de l’histoire ; elle a toujours pensé que le futur lui appartenait et que le socialisme constituerait le destin de nos sociétés. On pouvait donc subir des défaites parfois tragiques, comme ce fut le cas avec le fascisme pendant l’entre-deux-guerres ou les dictatures latino-américaines, mais tout en ayant la conviction qu’on s’en relèverait car tel était le sens de l’histoire. Si c’était une illusion de penser que l’histoire avait pour finalité le socialisme, la force de cette conviction recelait un caractère performatif ; elle encourageait et donnait une force extraordinaire à ceux qui s’engageaient dans ses aventures politiques. À l’évidence, cette téléologie était illusoire et il serait bien naïf de vouloir l’exhumer. Tout cela n’existe plus. Aujourd’hui, nous pensons au contraire que le futur se construit, que rien n’est tracé.

Comment passer de la défaite à l’action collective ?

En souscrivant justement à l’exigence d’un bilan critique. Ce qui ne signifie pas tomber dans la résignation et la passivité. De ce point de vue, il n’y a pas de quoi être si pessimiste. Le mouvement de la jeunesse américaine contre les armes à feux est à ce titre un contre-exemple spectaculaire de résignation : cette contestation qui a pris une ampleur extraordinaire matérialise ce mécanisme sous-jacent au travail du deuil des révolutions que je décris dans mon ouvrage. La tristesse et la colère des étudiants américains n’a pas débouché sur la passivité mais au contraire sur l’action, l’organisation et la volonté de changement. L’ordre néolibéral n’est ni naturel ni immuable ; les indignations, elles, s’accumulent et déboucheront tôt ou tard sur de nouvelles idées et utopies.

Propos recueillis par Simon Blin

 

A lire : 

Enzo Traverso, Mélancolie de gauche: La force d'une tradition cachée (XIXe-XXIe siècle), La Découverte, 2016, 300 pages, 20€

 

 

 

 

Photo : © Fabien Truong