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Entretien avec Guy de Rougemont, figure tutélaire des affiches de Mai 68

Written by Alexia Guggémos | Feb 19, 2018 4:48:20 PM

« En Mai 68, lorsqu’il a fallu réfléchir à la façon dont nous pouvions diffuser nos idées, j’ai pensé au procédé d’impression sérigraphique rapide que je venais d’expérimenter aux États-Unis », confie le peintre abstrait Guy de Rougemont, acteur majeur de cette époque, connu pour avoir inventé des formes nouvelles et décloisonné les arts plastiques. Il faut dire que l’artiste a de qui tenir ! Ses aïeux se sont illustrés dans l’usage de la gravure de propagande au service de Napoléon, avec le Prince Murat, et l’introduction de la lithographie en France avec le peintre et graveur Louis-François Lejeune (1775-1848). « Les Américains utilisaient la sérigraphie pour marquer les caisses d’équipement militaires à partir du système du pochoir pendant la Seconde guerre mondiale », se souvient Rougemont qui vit désormais à Marsillargues (Hérault) dans une petite ville proche de Montpellier où il a installé son atelier. « J’ai tout de suite perçu dans cette technique son potentiel créatif. »

Dès le 14 mai 1968, premier jour de ce que l’on appellera les « événements », Guy de Rougemont, diplômé des Arts Décoratifs à Paris âgé alors de 33 ans, reçoit une carte blanche enthousiaste de l’ensemble des belligérants lors d’une Assemblée générale de l’Atelier Populaire des Beaux-Arts : « La sérigraphie ? Une excellente idée ! Apporte-nous le matériel dès demain ! » Ce même soir, Rougemont croise un ami, Éric Seydoux. Ensemble, ils se procurent de l’encre, des fins de bobines de papier fournies par des imprimeurs sympathisants… de quoi monter en un temps éclair un atelier de sérigraphie.

Ce n’est pas un hasard si c’est à Guy de Rougemont qu’a été confiée cette mission. Un an auparavant, l’artiste a bouleversé les codes des arts visuels et l’esthétique industrielle, passant avec bonheur du plan au volume, de l’objet au monumental. Ses saillies de couleurs font scandale lorsqu’il transforme en 1967 le showroom Fiat des Champs-Élysées en un paysage de lignes serpentines. Les affiches publicitaires qu’il réalise alors pour le constructeur italien sont placardées dans toute la ville. Non sans faire grincer des dents. L’affiche de la Fiat 850 signée de son nom est ainsi affublée d’un graffiti : « le peintre vendu », tandis que la révolte ouvrière monte chez Citroën et que le général de Gaulle devient la cible de quolibets rageurs préfigurant « La chienlit, c’est lui. » En Mai 68, Guy de Rougemont, dont le cœur bat à gauche et qui a répondu au premier appel de l’abbé Pierre en février 1954, est chauffé au fer rouge, tout comme ses amis figuratifs, prêt au soulèvement qui s’annonce. « La guerre d’Algérie m’avait révolté. Je venais de consacrer 31 mois de ma vie enrôlé dans une lutte abominable. »

Ironie de l’histoire, le camp de base de l’Atelier populaire est établi rue Bonaparte, à l’École des Beaux-Arts de Paris assiégée. Une cantine est mise en place pour faciliter la vie courante. Le ravitaillement est assuré par des restaurateurs partisans. Les participants dorment sur place car l’atelier fonctionne surtout la nuit. « La sérigraphie était très toxique, avec les vapeurs de solvants et d’acétone », raconte l’artiste. Le jour, les artistes prennent l’air à Odéon ou au Jardin du Luxembourg. « Une police interne avait sécurisé le site, nous protégeant ainsi des assauts des étudiants d’extrême droite. » Les affiches sont soumises à un comité d’action. « On étudiait les demandes. Aucune affiche ne devait être signée, selon un pacte qui a été respecté collectivement. »

Les surfaces tramées du peintre tissent après 68 une œuvre protéiforme nourrie de géométrie. Le crayon aquarelle du mage de la lumière esquisse des lignes blanches qui ouvrent l’espace, structurent et modélisent. L’œil Rougemont métamorphose les quartiers défavorisés, dynamise Grenoble et son village olympique, infuse de la gaité sur tous supports. La colonnade extérieure du Musée d’art moderne de la ville de Paris se mue en 1974 en un péristyle haut en couleurs. Une forêt de cylindres qui marque durablement les esprits. Dès lors, les commandes affluent. Son pavement pour le ministère de l’Économie, dénommé « grand ruban », continue de guider les pas des arpenteurs des finances. La retraite est loin d’être sonnée pour l’artiste de 82 ans, représenté par la galerie Diane de Polignac, qui s’attelle actuellement à la mise en couleur d’un musée d’art à Taipei, avec toujours la même ardeur au travail et plaisir de peindre. Guy de Rougemont a rejoint l’Académie des Beaux-Arts en 1997. Le jour de sa nomination, il se permet une boutade à l’encontre de sa famille, avec cette ironie joyeuse qui le caractérise : « Lejeune était Général. Mon père était Général, et moi je suis élevé à la dignité de Maréchal ». Clin d’œil du destin. Terror belli, decus pacis. Terreur durant la guerre, ornement pour les temps de paix.

À voir :

Exposition « Images en lutte », Beaux-Arts de Paris, du 21 février au 20 mai 2018.
Vente « 500 affiches Mai 68 », chez Artcurial à Paris, expert Frédéric Lozada, du 10 au 12 mars 2018.

Photo : © Alexia Guggemos