Racisme dans le football : vers une fin de l'impunité ?

Racisme dans le football : vers une fin de l'impunité ?

Le rejet de « l'Autre » épargne-t-il le milieu du foot ? C'est avec cette question en tête que le journaliste Nicolas Vilas, co-présentateur de l'After Foot sur RMC et plume de France Football, s'est lancé dans l'écriture d'une grande enquête sur le racisme dans milieu du ballon rond. De l'investigation dûment documentée.
Par Laurent-David Samama.

De l'euphorie Black-Blanc-Beur de 1998 aux Bleus cosmopolites soulevant, vingt ans plus tard, la Coupe du Monde en clamant « Vive la République », l'équipe de France de Football est devenue, bon gré mal gré, un symbole du vivre-ensemble. Lorsque le triomphe est à la clé, la sélection nationale se mue instantanément en une curieuse institution aux vertus fédératrices, une équipe pareille aux mille reflets d'un pays métissé, gagnant, conquérant… En somme, un parfait outil politique et marketing, utilisé par tous les pouvoirs (sous Chirac comme sous Macron). Désormais guidé par un Mbappé à l'effarante maturité, auréolé d'une seconde étoile décrochée à l'issue d'une glorieuse campagne de Russie, on pourrait penser le petit monde du foot français étranger au réflexe raciste. Ce serait, comme nous le rappelle très justement Nicolas Vilas dans sa passionnante Enquête sur le racisme dans le football (Marabout), oublier bien vite le fiasco de Knysna durant la Coupe du monde 2010, l'affaire des quotas, les sempiternelles polémiques sur les joueurs binationaux, la violence raciale décomplexée au niveau amateur ou bien encore la candidature avortée de Jean Tigana, coéquipier de Platini promis au poste de sélectionneur des Bleus et pourtant écarté de dernière minute en 2004 au prétexte qu'« il y avait, alors, déjà trop de blacks en équipe de France ». Vilas explique : « Le foot fait partie intégrante de la société, il lui ressemble beaucoup. Si le racisme existe dans la société, est-ce qu'il existe dans le foot ? Je ne vois pas pourquoi je répondrai non… »

Reste qu'il faut tendre l'oreille et regarder attentivement pour observer ces manifestations racistes. Car, si elles sont nombreuses et même souvent inquiétantes par leur ampleur, celles-ci ne se dévoilent le plus souvent qu'aux acteurs du milieu et autres observateurs assidus. Pour le quidam, « footix » qui ne se passionne que tous les quatre ans à l'occasion de la Coupe du Monde, rien à signaler, ou presque. Pourtant, des scènes choquantes, il en existe à la pelle. Des milliers… Pas plus tard que le 30 septembre dernier, lorsqu'à l'occasion du derby du Languedoc opposant Montpellier à Nîmes (3-0) en Ligue 1, le match s'envenime, obligeant l'arbitre à interrompre les débats à deux reprises. En marge de ces incidents dans le stade de la Mosson, une inscription antisémite – « Juifs, Nîmois, même combat » – a été découverte près de l'enceinte montpelliéraine, à la sortie du parking où s'étaient garés les onze cars de supporters nîmois. A quelques mètres du premier message, on trouvait un second tag, sans équivoque – « 1 Nîmois = 1 balle »… Pareilles scènes existent partout à travers l'hexagone, du nord au sud, d'Alsace (au niveau amateur) jusqu'en Corse (au plus haut niveau du foot français), l'enquête de Nicolas Vilas l'évoque d'ailleurs largement. Tout cela ne se cantonne pas au contexte français et n'a surtout rien de nouveau. On lira à ce titre, avec attention, les pages consacrées au témoignage poignant de l'ancien défenseur Luc Sonor. Un patronyme bien connu des férus de ballon rond, plus de 300 matchs à son actif avec Monaco, 9 capes en Bleu et bizuté lorsqu'il arrive en métropole à l'âge de 13 ans… « Lors de ma deuxième année en France, explique-t-il, je me suis fait tabasser devant mon école à Charleville-Mézières. J'ai fini à poil dans la neige. Il était 7h45, une bande de mecs avec des battes m'attendait à la sortie en criant : "On ne veut pas de nègres ici !" » Quinze jours d'hôpital suivront pour le jeune footballeur. Un peu plus tard, lorsque Sonor défend les couleurs du FC Metz, il confie pudiquement « avoir vécu des choses marquantes ». Et raconte plus précisément : « À chaque match à domicile, j'entendais un mec qui, dès que je touchais le ballon, criait : "Sale Nègre, casse-toi !" » Il faudra l'intervention musclée des frères du joueur en tribunes pour que le torrent d'insultes cesse enfin… Tout au long des années 80 et 90, les attaques de ce type, contre les « négros » et les « bougnoules », tout comme les croix gammées, se feront voir et entendre dans les stades, dans une relative impunité. Le livre de Nicolas Vilas, c'est son grand mérite, le rappelle avec justesse. Et montre également comment les joueurs eux-mêmes, en prenant conscience de leur pouvoir, arrivent à inverser peu à peu la tendance. Comme ce 3 janvier 2013, à Busto Arsizio, en Lombardie, lorsqu'à la 26ème minute d’un match amical opposant la modeste formation de Pro Patria à la glorieuse équipe du Milan AC, l’international ghanéen Kevin Prince Boateng, excédé par les cris racistes à répétition visant les joueurs noirs du club milanais, s’empare du ballon, retire son maillot et quitte le terrain. Stupeur : ses coéquipiers décident de le suivre comme un seul homme ! Dans les tribunes, l’ambiance est électrique. Tandis que quelques discrets applaudissements saluent l’acte de révolte de Boateng, une grande partie du stade hue inexplicablement le joueur… L’arbitre interrompt d’abord le match avant de l’arrêter définitivement. Grace à Youtube et à la caisse de résonance des réseaux sociaux, la scène a fait le tour du monde. L'écho de telles scènes se fait mondial. Si bien que la FIFA, un peu contrainte, a dû créer une commission spéciale pour tenter d'endiguer le phénomène. En surface, la méthode fonctionne. Les campagnes « Say no to Racism » se multiplient. Chaque fois qu'un joueur subit un lancer de banane, des cris de singes ou des saluts fascistes à la Paolo Di Canio, supporters, joueurs et entraîneurs s'insurgent. « Il y a pourtant des manifestations très primaires de racisme dans les stades, explique l'auteur, des cris de singe, des insultes, des banderoles. Mais il n'y pas que cela… L'accessibilité à certains emplois (entraîneurs, directeurs sportifs, présidents de club, ndlr) se pose également au niveau des postes à responsabilité dans le football. » Les chiffres illustrent cruellement la réalité de ce plafond de verre. À ce jour, sur vingt équipes de Ligue 1, seules trois équipes sont dirigées par un entraîneur issu d'une minorité visible (Lamouchi à Rennes, Kombouaré à Guingamp et Vieira à Nice). Il y a encore tant de chemin à parcourir…

 

Enquête sur le Racisme dans le football, Nicolas Vilas, éditions Marabout, 368 pages, 18.90 €

 

Photo : © Christian Charisius/dpa/via AFP

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