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En Chine, un système de « crédit social » règlera la vie des citoyens

Written by Marine Jeannin | Mar 29, 2018 1:51:00 PM

Beijing, 2020. En retard pour un rendez-vous professionnel, vous grillez un feu rouge. Immédiatement, vous recevez une notification sur votre smartphone : votre crédit social vient de baisser. Pour la promotion que vous espériez, il va encore falloir attendre un peu. L’exploitation systématique du big data par le gouvernement chinois – annoncée en 2014, mise en place en 2018  a achevé de mettre en place une vie ultra-connectée et surveillée, réglée sur l’évolution du score de crédit social. Cette note, échelonnée entre 350 et 950 points, varie en fonction des actions en ligne et dans la vie réelle : s’occuper de ses parents âgés, élever ses enfants, rembourser ses crédits et relayer les informations émanant du gouvernement font gagner des points, tandis que critiquer le gouvernement sur Internet, acheter des jeux vidéos ou avoir de « mauvaises fréquentations » sur les réseaux sociaux en font perdre. Si la tendance se poursuit, imagine Émilie Frenkiel, spécialiste de la vie politique et des médias en Chine, les Pékinois seront de plus en plus amenés, « par la surveillance technologique panoptique, à se conformer à la définition officielle du citoyen modèle travaillant dur, participant au développement du pays sans jamais menacer la stabilité sociale ».

Une dictature technocratique

Le scoring comportemental est avant tout un outil supplémentaire et peut-être le plus exhaustif mis au service du gouvernement chinois pour traquer toute velléité de dissidence. Les réseaux sociaux et Internet sont déjà étroitement surveillés (on pense à Winnie l’Ourson censuré sur Weibo pour avoir été comparé à Xi Jinping), et l’organisation de tout mouvement d’opposition soumise à une répression très forte : le scoring comportemental fournira avant tout un instrument d’auto-censure. À l’heure actuelle, le dispositif reste opaque. Les seuls éléments disponibles concernent les expérimentations menées par des entreprises privées et bénéficiant d’une autorisation officielle ; les algorithmes, eux, sont considérés comme des secrets industriels.

Le système semble toutefois mener le gouvernement plus loin que les méthodes traditionnelles de surveillance, la police et la délation. « Il s’agit de combiner les données numériques individuelles de plus en plus riches et les listes noires issues de l’appareil policier et judiciaire, explique Émilie Frenkiel, afin de pouvoir identifier et cerner les individus "louches" et les sanctionner en limitant leurs déplacements, leurs accès aux services sociaux et financiers, etc ». Cette surveillance ne connaîtra d’autres limites que celles d’Internet, qui reculent d’année en année. Soumise à l’exode rural volontaire ou imposé, la Chine s’urbanise à marche forcée, tandis que 40 millions de Chinois accèdent chaque année à Internet. Échapper à la collecte systématique des données personnelles est alors peine perdue. « Il pourrait devenir impossible d’acheter un billet de train ou d’avion et d’obtenir une plaque d’immatriculation sans donner son score, prévoit Émilie Frenkiel. Les récalcitrants seraient dans ce cas considérablement limités dans leurs déplacements. »

Renoncement au droit à la vie privée, censure, opacité des algorithmes à l’origine du classement, sanctions autoritaires… Les libertés citoyennes fondamentales, déjà mises à mal par le régime autoritaire de Xi Jinping, en prendront un nouveau coup. Sans compter les détournements possibles : ces gigantesques bases de données offrent un festin aux grandes entreprises, mais aussi aux hackers mal intentionnés.

Les internautes volontaires pour livrer leurs données

Plus inquiétant encore : il ne semble pas que les citoyens chinois s’inquiètent outre mesure de la création d’un tel système à ce stade, reconnaît Émilie Frenkiel. « Les sciences et technologies sont associées en Chine à la modernité et au progrès dans l’imaginaire national, depuis le XIXe siècle et la naissance du nationalisme. Un assez grand nombre de jeunes citadins participent de manière volontaire aux expérimentations et y voient plus d’avantages personnels (distinction, reconnaissance, bonne réputation) et collectifs (sécurité, confiance) que d’inconvénients. » Par ailleurs, le système n’est pas nouveau : pendant la période maoïste, l’unité de travail tenait un dossier individuel sur les citoyens, le « dang’an ». À la différence, explique Émilie Frenkiel, que le système de crédit social ébauché ces derniers mois est visible, les individus parfaitement informés de leur score et encouragés à chercher à l’améliorer.

Le dispositif pourrait rapidement franchir les frontières de la Chine : la Thaïlande et le Myanmar, notamment, ont déjà manifesté leur intérêt pour celui-ci. Et rien ne prête à penser qu’il restera cantonné à l’Asie: les Occidentaux ont aussi manifesté à plusieurs reprises leur propension à livrer volontairement leurs données sur les réseaux sociaux. Il suffit de rappeler le scandale de l’appropriation des données personnelles de 50 millions d’utilisateurs de Facebook par Cambridge Analytica, qui a joué un rôle-clef dans l’élection de Donald Trump et le vote en faveur du Brexit. En juin 2017 déjà, une étude de l’Université d’Oxford concluait que Facebook et Twitter étaient devenus des outils de contrôle social.

 

Photo : Application Tencent credit © Lang xinchen/ Imaginechina/AFP