Syrie : « On a besoin d’images, plus que jamais »

Syrie : « On a besoin d’images, plus que jamais »

La webtélé « Le Média » a décidé de ne pas diffuser d'images de l'offensive de l'armée syrienne sur la Ghouta orientale, estimant leur provenance non vérifiable. Un choix très contestable pour le philosophe Emmanuel Alloa, selon qui donner à voir l’urgence de la situation syrienne est une priorité.

Lors d’une émission diffusée le 26 février sur la chaîne youtube du média alternatif Le Média, le journaliste Claude El Khal expliquait les raisons d’un tel embargo : les photos qui nous parviennent de la Ghouta orientale ne seraient prises que par des combattants, des casques blancs ou des civils, tous avec une vision biaisée de la situation. Il pointe en particulier l'absence de photos montrant des djihadistes d’al-Nosra comme preuve que des choix précis sont faits derrière l’objectif. Le chroniqueur soupçonne ainsi certains photographes de ne vouloir soutenir qu'une version des faits où le régime de Bachar el-Assad massacre les civils. Choisir une photo équivaudrait nécessairement à choisir le camp de celui qui a produit l’image et Le Média se trouve uniquement dans le camp de « la paix et la vie humaine », selon une mise au point de Sophia Chikirou, co-fondatrice de la chaîne.

Pour Emmanuel Alloa, spécialisé dans les questions de représentations et d’images violentes, attendre d’une image qu’elle soit débarrassée de tout biais pour être valide est une ambition futile, en particulier face à l’urgence de la situation syrienne.

Est-il raisonnable de décréter que le contexte propre au conflit syrien discrédite automatiquement toute photo ou vidéo ?

Le cas syrien a ceci de particulier qu’aujourd’hui, il n’y a à peu près plus aucun journaliste indépendant sur place et que les images proviennent donc forcément d’acteurs eux-mêmes directement impliquées dans le conflit. Que les médias aient appris à faire preuve d’un peu plus de retenue dans la diffusion d’images, et ce alors que la pulsion scopique [le plaisir de regarder][1] se solidarise avec des intérêts économiques (les images font vendre), cela témoigne d’une responsabilisation nouvelle des organes de presse qu’il faut saluer. De là à censurer toute image venant de la Ghouta orientale, on franchit un pas qui est complètement insensé. Toute image sera toujours partielle, particulière, incomplète. Le rêve d’une image intégrale – impartiale parce qu’impartielle – est une aberration. Qu’on le veuille ou non : toute image est toujours prise depuis un certain point de vue.

Peut-on invoquer l'absence de transparence totale pour refuser par principe toute validité aux images qui existent ?

Nous n’aurons jamais ce que les Américains appellent « the big picture », une vision intégrale d’une situation. C'est bien là une contradiction que vous pointez : à partir d’une certaine éthique journalistique, qui consiste à chercher des éclairages multiples, certains médias montent sur leurs grands chevaux. On refuse des photos, en déplorant ne pas en disposer d’autres : des images dont on saurait déjà d’avance à quoi celles-ci devraient ressembler. Tout en déplorant l’absence de transparence concernant l’origine de certaines images, nous faisons comme si la vue d’ensemble était, elle, parfaitement transparente. Si la situation syrienne nous apprend une chose, c’est qu’il faut revoir nos grilles de lectures. Encore récemment, l’histoire du cliché montrant des enfants en cage, habillés d’orange et employés soi-disant comme boucliers humains par les rebelles de la Ghouta, s'est révélée être une fake news. On a rapidement dénoncé la manipulation grossière des sites d’informations tendancieux – certains sites russes notamment – qui ont misé sur l’évidence prétendue de la photo pour dénigrer les exactions des rebelles anti-Assad, qui n’hésiteraient pas à jeter leurs propres enfants en pâture aux bombardiers. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Car s’il s’agit bien d’une mise en scène, elle est d’un autre type. En effet, la photo n’a jamais été prise dans la Ghouta orientale, mais dans un quartier du nord-est de Damas, et remonte déjà à 2015. Lors d’une manifestation anti-régime dans la banlieue nord-est de Damas, les manifestants voulaient donner à voir symboliquement ce qu’Assad avait fait de la jeunesse syrienne. Il y a donc bien une mise en scène, et elle est volontairement exagérée – mais la caricature a constitué de tout temps une arme efficace dans les luttes politiques. Quand la violence assourdissante devient quotidienne, comme dans le cas syrien, et que l’attention médiatique risque de s’en détourner, de guerre lasse (dans tous les sens du terme), on a besoin d’images. Plus que jamais.

 

[1] Trois essais sur la théorie sexuelle, Sigmund Freud, éd. Franz Deuticke, 1905

 

Emmanuel Alloa est maître de conférences en philosophie à l’Université de Sankt Gallen, Senior Research Fellow au Pôle national suisse de Critique de l’image (Eikones) et enseigne l’esthétique au département d’Arts plastiques de Paris 8. Il travaille notamment sur la surveillance, la transparence, les enjeux du témoignage et de la représentation visuelle de la violence extrême.

À lire : La nouvelle guerre du storytelling : qui surveille qui ?, avec Emmanuel Alloa

 

Propos recueillis par Sandrine Samii

Photo : Claude El Khal © Le Média - Photographe syrien Ahmed Khatib dans le village de Marayan en Syrie, octobre 2017 © OMAR HAJ KADOUR/AFP