Embarquement pour Tunis

Embarquement pour Tunis

L’ambassadeur de France en Tunisie Olivier Poivre d’Arvor raconte son coup de cœur pour un pays qu’il a découvert il y a trente ans. Pour ses sites archéologiques, ses évocations littéraires, son élan démocratique, l’enthousiasme de sa population surtout.

C’est au cinéma tunisien que je dois d’aimer la Tunisie. L’Homme de cendres (1986), de Nouri Bouzid, a eu un effet déclencheur. Je me suis rendu l’année suivante aux Journées cinématographiques de Carthage, rendez-vous culturel majeur du continent africain. C’était il y a trente ans. Je me souviens de ma première promenade avenue Bourguiba, la principale artère de Tunis Je logeais dans un petit hôtel de Carthage. J’étais habité aussi par mes souvenirs littéraires, dans la foulée de Flaubert imprégné lui-même du récit des guerres puniques pour écrire Salammbô, du nom de la fille d’Hamilcar, amante du chef des Mercenaires. Comme tant d’illustres voyageurs avant moi, j’ai sacrifié au mythe, cherchant les traces des Phéniciens et de cette exceptionnelle civilisation perdue qui demeure l’énigme de la Tunisie.

J’avais lu Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand, Le Véloce d’Alexandre Dumas, les analyses de Maupassant sur le Maghreb et, bien sûr, L’Invasion de la mer où Jules Verne reprend le projet d’irrigation du Sahara par la Méditerranée depuis le golfe de Gabès Sans parler de Gide, dont le souvenir hante Sidi Bou Saïd. Le voyage en Orient a longtemps été un rituel des écrivains animés par une curiosité pour le monde musulman puis secoués par la question coloniale. Ce n’est pas une littérature condescendante. Le regard porté sur les autochtones est plutôt empathique.

J’ai découvert alors à mon tour un pays magnifique par ses sites grandioses dans lequel on se promenait à loisir, mais empreint d’un climat ouaté trop perceptible. Bourguiba venait d’être déposé. Ce que l’on pouvait exprimer en tête-à-tête devait être tu dès que l’on était plus nombreux. Peu après son accession au pouvoir, Ben Ali avait en effet plongé le pays dans une ambiance dictatoriale par les règles autoritaires qu’il avait imposées. Mais je demeurais impressionné par l’accessibilité et l’ouverture de la population. Et avec 800 000 Tunisiens vivant en France, nous y comptons nécessairement des amis.

Je suis donc revenu souvent. En janvier 2011, alors que je dirigeais France Culture, nous avons été la première radio étrangère, quelques jours seulement après le départ de Ben Ali, à réaliser une matinale avec quelques-uns des acteurs de cette révolution baptisée le « Printemps arabe » et qui semblait tellement improbable. De 2011 à 2015, j’ai beaucoup suivi l’actualité tunisienne. Aussi, lorsqu’il s’est agi de partir pour mon premier poste d’ambassadeur bilatéral à l’étranger à l’été 2016, entre plusieurs options, j’ai spontanément demandé à être affecté en Tunisie, retrouvant les enjeux que j’avais connus à Prague, en 1989. J’étais porté par le désir responsable d’accompagner cette transition démocratique.

En septembre 2016, lors de ma prise de fonction, j’étais admiratif de ce choix populaire, probablement le plus radical qu’aucun pays n’ait fait depuis la chute du Mur de Berlin. C’est le seul exemple, au cours des trente dernières années, d’un passage réussi d’un régime autoritaire à un système démocratique. Les premières élections municipales libres auront lieu le 6 mai. Deux mille listes rassemblant 58 000 candidats ont été déposées, avec une exacte parité hommes-femmes. Et 60 % des candidats ont moins de 35 ans. Quel autre pays peut afficher une telle dynamique ?

Je suis arrivé ni en écrivain ni en sentimental, mais en diplomate amoureux du pays. J’ai tenu à rejoindre mon poste par la mer, comme je l’avais fait déjà à Alexandrie, en 1986. L’avion est un moyen de transport trop rapide. Je suis marin moi-même et président du Musée national de la Marine. Depuis la mer, on embrasse littéralement les terres qui vous accueillent et sur lesquelles vous serez comme assigné à résidence. La traversée depuis Marseille avait été passionnante. Au nord de Bizerte, on passe le cap Angela, la partie la plus septentrionale de l’Afrique. Solennel moment d’une nuit passée à réfléchir. Je n’étais pas là comme Saint-Louis en croisade, ni comme les armées conquérantes du XIXe siècle, mais en ami. Un comptoir diplomatique a été spécialement aménagé au port de La Goulette lors de mon débarquement à Tunis.

« On trouve que le présent est trop rapide. Je trouve moi que c’est le passé qui nous dévore », estime Flaubert. Carthage est une marque mondiale ! C’est une civilisation d’autant plus grande à nos yeux qu’elle a été détruite par Rome et qu’il en reste surtout du récit, à commencer par L’Enéide de Virgile. Pourtant, je ne pense pas à Didon et à Enée tous les matins en me rasant ! Précisément parce que la société tunisienne est en complète transformation. On est donc happé par l’effervescence, et non pétri dans la contemplation passéiste. Une nouvelle page du pays s’écrit, en rupture avec l’approche orientaliste et antiquisante qu’ont partagée tant de voyageurs et qui motive sans doute encore bien des touristes cultivés. Le mouvement qui anime la Tunisie en 2018 est aussi palpable que la fondation de Kairouan en 670 ou l’indépendance de 1956 !

Le pays offre la plus importante réserve archéologique du monde avec des centaines de sites peu fréquentés depuis les attentats de 2015. Même les thermes d’Antonin à Carthage, détruits par les Vandales, ou le musée du Bardo sont désertés par les visiteurs. Cela n’aide pas à repenser les circuits touristiques pour intégrer, au-delà des côtes, les sites exceptionnels de l’arrière-pays, comme Dougga. On pourrait mentionner aussi Utique, qui fut le premier port phénicien et dont les principales ruines visibles datent de l’époque romaine, mais qui regorge de vestiges puniques encore à dégager.

L'institut national du patrimoine agit, mais avec des moyens limités. La proposition française présentée par le président Macron lors de sa visite en février, « Reconstruire Carthage », a séduit les Tunisiens. Une conférence des donateurs pourrait se tenir fin 2018 ou début 2019 à Tunis, avant le lancement d'un concours international d'architecture. Un grand musée ou un monument consacré à la conquête des droits humains pourrait être le symbole de ce projet qui devra être soutenu par l'Unesco et conduit en synergie avec d'autres pays partenaires, notamment arabes.

 

Photo : Île de Kerkennah, Tunisie © FETHI BELAID/AFP