Non, les plus pauvres ne sont pas une charge budgétaire

Non, les plus pauvres ne sont pas une charge budgétaire

Emmanuel Macron a déclaré que les aides sociales coûtent « un pognon de dingue » et a décidé de se pencher sur leur efficacité. Pour Eric Pliez, directeur du Samu social de Paris, la question n’est pas celle de l’inefficacité du système d’aide sociale, mais celle du dysfonctionnement de la logique économique dans laquelle nous sommes entrés.

Bénéficier de la solidarité nationale n’est pour personne un art de vivre. Ceux qui accompagnent les personnes en situation de précarité sont bien placés pour le savoir. Les aides sociales sont pour la plupart une condition à la survie.

L’ascenseur social est en panne

Dans une société au marché de l’emploi atone, et au coût de l’immobilier déconnecté des salaires, notamment dans les grandes villes, les prestations sociales, de transitoires, utiles pour assurer un filet de sécurité en cas de jours difficiles, se transforment pour nombre de leurs bénéficiaires en ressource durable. On est loin du contexte dans lequel furent pensés par le Conseil national de la résistance avant même la fin de la deuxième guerre mondiale les fondements du système social. Le capital social et financier aujourd’hui indispensable pour construire une vie en toute autonomie crée un fossé considérable entre les plus pauvres et le reste de la société. La pauvreté est avant tout une question de reproduction des inégalités sociales et, souvent, de malchance. Non de responsabilité individuelle. L’ascenseur social est en panne, l’éducation ne constitue plus un rempart au chômage, ni le travail à la pauvreté. Et plus personne n’ose même espérer des jours meilleurs. 9 % de la population française vit sous le seuil de pauvreté, et un million de personnes exerçant un emploi ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté, même avec les prestations sociales.

Des responsabilités collectives

Dans ce contexte, « assurer à tous les citoyens des moyens d'existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se le procurer par le travail », objectif que s’assignait le CNR, est plus que jamais d’actualité. Si les aides sociales constituent une galaxie complexe, parfois peu lisible pour les bénéficiaires voire les professionnels qui les accompagnent, en aucun cas elles ne peuvent être repensées sous le prisme de possibles économies budgétaires. Au contraire. C’est en investissant que l’on garantira leur efficacité. Repérer les aides qui fonctionnent, les développer, multiplier les emplois qui permettent aux moins qualifiés de se former et de s’insérer, développer massivement l’accompagnement nécessaire, voilà ce qui permettra aux aides sociales de ne pas rester de durables pis-aller mais des vecteurs d’autonomie pour les bénéficiaires.

La question, en réalité, n’est pas celle de l’inefficacité du système d’aide sociale, mais celle du dysfonctionnement de la logique économique dans laquelle nous sommes entrés. On ne peut laisser se distiller dans l’opinion l’idée qu’une partie de la population, les pauvres, se laisserait vivre aux dépens des autres. Chacun aspire à contribuer au bien commun, et à la dignité conférée par le travail. Le temps est peut-être venu pour la société de regarder la réalité en face. En matière de développement de la pauvreté, les responsabilités sont collectives.

Dans un entretien paru dans l’Humanité en 1994, Paul Ricoeur s’inquiétait : « Il existe maintenant un nombre suffisamment grand de gens satisfaits pour ne plus permettre que les défavorisés deviennent le centre de gravité d'une alternative politique ».

Lutter contre la pauvreté, c’est avant tout lutter contre les conditions de son développement. C’est aborder la question dans son ensemble, et sous un angle inclusif, non en considérant les plus pauvres comme une charge budgétaire. La notion même d’efficacité, dans le champ du social, est-elle adéquate ? Avant d’être efficace, une aide se doit d’être utile. Et pour juger de son utilité, nul n’est mieux placé que les premiers concernés, à savoir les bénéficiaires, et ceux qui les accompagnent.

 

Eric Pliez est président du Samu social de Paris, directeur général d'Aurore.

 

Photo : © JEAN-FRANCOIS MONIER/AFP