Écologie versus capitalisme ?

Écologie versus capitalisme ?

Pour le sociologue Patrick Pharo, auteur du Capitalisme addictif (PUF), il n'y pas d'incompatibilité entre l'écologie et le capitalisme, comme l'a déclaré Nicolas Hulot en claquant la porte, mais entre l'écologie et la dérive addictive du capitalisme qui s'est peu à peu imposée et qu'il faut stopper.

Lorsqu’on juge l’écologie incompatible avec le capitalisme, comme ce fut le cas lors du débat suscité par la démission de Nicolas Hulot, on semble supposer qu’il ne dépendrait que de la bonne volonté commune de rompre avec le capitalisme pour sauver la planète d’un désastre écologique. Ou, pire encore, on laisse entendre qu’en matière d’écologie tout est déjà perdu, car personne ne croit sérieusement qu’on va sortir demain du capitalisme. On peut cependant remarquer que le capitalisme étant la forme la plus propice au développement des richesses dans un contexte de transformation technologique rapide, il est en fait compatible avec toutes sortes de régimes politiques, qu’il s’agisse du communisme chinois dont l’État commande les investissements privés partout dans le monde, ou des théocraties du Moyen-Orient qui alimentent l’économie occidentale en énergies fossiles. Comme il l’était déjà d’ailleurs avec le socialisme démocratique qui prévalait dans la société française d’après-guerre, au moment de la création de la sécurité sociale et de la mise en place d’une planification économique en vue de « l’éviction des féodalités économiques et financières sur la direction de l’économie » (programme du Conseil National de la Résistance).

En fait, si on pense que l’écologie est bien une affaire de choix politique, il n’y a sans doute aucune incompatibilité de principe entre le capitalisme et l’écologie, mais il y en a bien une entre la dérive addictive du capitalisme qui s’est imposée depuis quarante ans sous forme d’hyper-rationalisation et d’optimisation de toutes les activités humaines, et une régulation de l’économie et des investissements sans laquelle il sera bien difficile de réparer la société et la planète. Pour comprendre cette incompatibilité-là, et non pas celle de l’écologie et du capitalisme, il faut avoir en tête la domination sans partage des idées néo-conservatrices et de l’économie pro-marché rejetant toute intervention de l’État en matière d’économie et considérant la fiscalité et la redistribution sociale comme leur ennemi principal. En témoigne encore cette déclaration de Bruno Le Maire, ministre de l’économie, devant la Commission parlementaire sur la loi Pacte le 5 septembre 2018 : « Moi, dit-il,  je crois en un État garant de l’ordre public économique. Aux entreprises la création de richesses, la création d’emplois, mais aussi la transformation de notre vie quotidienne. » Les grands perdants de ce genre d’orientation sont d’abord l’intérêt général qui n’est pas soluble dans la seule création de richesses, puis la vie quotidienne, atteinte de plein fouet par la dérive addictive des entreprises, libres d’agir à leur guise sur les désirs des producteurs et des consommateurs, mais aussi et surtout la transition écologique dont on ne voit vraiment pas comment elle pourrait se faire sans une intervention volontariste de l’État.

L’économie nouvelle, style fab labs, makers etc., offre aujourd’hui des perspectives concrètes et nouvelles à tous ceux qui souhaitent changer l’économie en changeant d’abord l’ordre de leurs désirs dans le travail et la consommation. Mais il faudra bien aussi revenir à un État régulateur qui freine les dérives addictives du marché par des mesures fiscales et juridiques appropriées, retrouvant par la même occasion des marges financières pour instaurer une part de communisme dans la gestion des questions cruciales comme l’écologie ou le revenu d’existence. La vraie difficulté est cependant que l’orientation de l’État dépend du vote des électeurs et que c’est lui qui évitera que soient amenés au pouvoir des libéraux conservateurs ou des « anti-systèmes », au lieu des réformateurs socio-écologiques dont nous aurions besoin. Pour y parvenir, il faudrait gagner non seulement la bataille des idées, mais la bataille des sentiments, le sentiment populaire étant aujourd’hui de plus en plus capté par des mouvements national-populistes qui suscitent l’effroi des démocrates. Sur la fiscalité et l’investissement écologiques, ce serait sans doute relativement facile, de même que sur la limitation des rémunérations et des gains indécents, car ces points font l’objet d’un large consensus. Mais c’est plus difficile sur le revenu d’existence et l’ouverture des frontières, le rejet des assistés et des migrants étant le fonds de commerce de l’extrême-droite et d’une partie grandissante de la droite. C’est pourtant bien cette bataille que la gauche devrait réussir à gagner pour éviter qu’en effet, tout soit perdu d’avance, sur le social comme sur l’écologie.

 

Chercheur du CNRS, le sociologue Patrick Pharo a enseigné notamment à l’EHESS (Paris), Syracuse University (New York), Louvain-la-Neuve et l’Université Paris Descartes. Son dernier ouvrage Le capitalisme addictif est paru en avril 2018 (PUF).

Photo : Bannière « Pas de paix sans justice climatique » à l'occasion COP 21 © LOIC VENANCE/AFP

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