idées

L'écologie, une nouvelle religion ?

Written by Fabrice Flipo | Jul 5, 2018 8:01:01 AM

L'écologie est-elle une nouvelle religion ? C'est une thèse qui revient souvent sous la plume des commentateurs, qu'ils soient hostiles ou sympathisants. « L’écologie est une foi », disait Edward Goldsmith dans un ouvrage à succès. La politiste Sylvie Ollitrault semble confirmer que le militantisme écologiste comporte une dimension « missionnaire », les écologistes se sentant dépositaires d’une tâche précise qu’il leur revient d’accomplir. Comment, en effet, comprendre l'opposition à l'aéroport de Notre-Dame Des Landes, dont les gains objectifs sont si faibles ? Ou « l'orthopraxie » mise en place à travers les magasins bio, de la douche à la place du bain ?

« Haine des hommes »

Les écologistes seraient alors les porteurs d'un grand retour en arrière, d'une volonté de réancrer les sociétés humaines dans un « ordre naturel » qui leur seri, et venant abolir leur liberté. Ils agiraient à contre-sens du « désenchantement du monde » théorisé par Marcel Gauchet, compris comme l'entrée de l'humanité dans un monde où les thèses métaphysiques (la mort, l'origine du monde et sa fin) sont renvoyées à des opinions personnelles, ne pouvant prétendre gouverner. C'était aussi la thèse de Dumont, souvent reprise : avec le sécularisme et la sortie de la religion s'ouvre un monde dans lequel la liberté peut agir et transformer la nature. En conséquence, la notion de travail se cristallise peu à peu, résultat d’une religion qui entérine le contact direct avec la divinité et a donc vidé la nature de son contenu sacré. L’homme prend possession du monde et cesse de le subir, comme l’a suggéré Descartes. En 1990, Marcel Gauchet en tirait la conclusion qui s'impose : puisque l’humanisme est le résultat de cette « sortie de la religion » qui permet la science, alors l’écologisme, en tant qu’« amour de la nature », ne peut être que « haine des hommes ».

Le problème est que la définition que Gauchet donne de la religion (« le dehors comme source et l’immuable pour règle ») peut aussi correspondre à la science : la « loi de Newton » par exemple a bien le dehors comme source (la nature) et l’immuable pour règle, c'est d'ailleurs ce qui autorise à parler de « loi ». La même observation vaudrait pour la « rationalisation » et la modernisation supposément universelles. Gauchet se réclame en effet de Weber, pour qui le désenchantement renvoie à la « rationalisation du monde », et pas simplement à sa sécularisation, qui laisserait ouverte une diversité d'avenirs possibles. La « rationalisation » renvoie avant tout à l'organisation capitaliste ou productiviste du monde, à ce que l'économie appelle un usage « rationnel » des ressources, orienté vers la production maximale et la croissance. La thèse de la « sortie de la religion » se trouve alors mise en question, à propos de cela même qu’elle prétendait clarifier. Elle ne permet pas de dire si la rationalité moderne, son obsession des rendements croissants, son organisation sociale ricardienne relèvent de la science ou de la religion.

Déconstruction des mythologies modernes

Face à cette raison envahissante et aveugle les écologistes se vivent comme ceux qui, telles les Lumières, s’efforcent, sur fond d’une analyse de la nature, d’une volonté de scientificité, de lucidité, de déconstruire les mythologies modernes et d’en montrer le caractère oppresseur. Les menaces pesant sur la nature sont empiriques et non théologiques. La « rationalisation » est irrationnelle, dans la mesure où elle désorganise les écosystèmes et opprime les êtres humains. Elle n’est rien d’autre que la progression du « système technicien » étudié par Ellul, de la « mégamachine » mise en évidence par Latouche à la suite de Mumford. La fameuse « fable de David Brower », le fondateur des Amis de la Terre, le rappelle : « Prenons les six journées de la Genèse comme image pour représenter ce qui, en fait, s’est passé en quatre milliards d’années. Notre planète est née le lundi à zéro heure. Lundi, mardi et mercredi, jusqu’à midi, la terre se forme. La vie commence mercredi à midi et se développe dans toute sa beauté organique pendant les quatre jours suivants. Dimanche à quatre heures de l’après-midi seulement les grands reptiles apparaissent. Cinq heures plus tard, à neuf heures du soir, lorsque les séquoias sortent de terre, les grands reptiles disparaissent. L’homme n’apparaît qu’à minuit moins trois minutes, dimanche soir. À un quart de seconde avant minuit, le Christ apparaît. À un quarantième de seconde avant minuit commence la révolution industrielle. Il est minuit maintenant, dimanche soir, et nous sommes entourés de gens qui croient que ce qu’ils font depuis un quarantième de seconde peut continuer indéfiniment. »

Le progrès, fatalité activement fabriquée 

Pour l'écologiste, c'est la pratique moderne, qui se croit sécularisée et universelle, qui est religieuse, au sens d’un ordre qui s’imposerait de manière impérative sans que personne n’ose le remettre en cause. Le progrès est une fatalité activement fabriquée. « La CIPR [Commission internationale de protection radiologique] est le catholicisme atomique. « Au nom de la CIPR, je vous irradie… ». Et l’on pourrait ainsi multiplier les exemples. Lenoir relève que la foire de Chicago en 1933 exhibait, sous le thème « Le siècle du progrès », une « maxime totalitaire » : « La science explore, la technologie exécute, l’homme se conforme ». La contradiction entre la prétention de plasticité totale de l’ordre moderne et sa réalité est celle d’une direction unique : la croissance, qui est évidente et massive. Raymond Aron affirmait ainsi à la fois que le seul ordre reconnu dans les sociétés modernes était celui du changement, et que ce changement se définissait par la croissance…

Cette dimension religieuse de l’économie se traduit aussi par des discours prophétiques et, à ce titre, « irrationnels ». Des économistes nobélisables tel Paul Romer prophétisent cinq milliards d’années de croissance. Rendons-nous compte de l’énormité de l’affirmation ! De tels discours sont pourtant pris au sérieux dans d’éminents manuels qui sont diffusés massivement à l’échelle mondiale. L’accumulation semble tellement essentielle au concept de « modernité » que Lascoumes, qui estime nécessaire de « moderniser » les DIREN (Directions Régionales de l’Environnement) affirme que cela signifie « donner plus de pouvoirs et de moyens à un secteur administratif fragile ». L’espoir est donc mis dans le « toujours plus » de moyens, une nouvelle fois. Comme si l’accumulation de moyens pouvait servir n’importe quelle fin. Du point de vue écologiste, c’est évidemment impossible, car les moyens portent un monde déterminé, et non ouvert. La croissance de la productivité est envisagée comme la vérité de l'humain, son Destin, ainsi que le suggère d'ailleurs l'affiche du Musée de l'Homme, qui montre un robot tenant un crâne humain dans la main et s'interrogeant faussement (« Qui sommes-nous ? D'où venons-nous ? Où allons-nous ? »), dans la mesure où l'illustration donne la réponse : nous partons de l'être primitif pour conquérir les étoiles. Vraiment ? Ne nageons-nous pas en plein irrationnel ? Du type « prophétie des Anciens Cosmonautes » et autres fadaises crypto-complotistes circulant entre autres sur internet ?

 

Photo : © crowdspark.com / via AFP