idées

« Les langues  doivent se délier sur les dangers à fréquenter les urgences »

Written by Patricia Etienne | May 15, 2018 9:23:56 AM

Il était nécessaire que l’intérêt médiatique se porte sur ce que l’on appelle pudiquement un « malaise » à l’hôpital. Que les langues se délient sur les dangers à fréquenter un service d’accueil des urgences (SAU). En tant que médecin, mon passage de deux ans dans un SAU a été marqué par l’impression tenace, en allant prendre une garde, de « jouer » mon diplôme. Et ce, quel que soit le professionnalisme, la rigueur, des diagnostics posés. Car ce que l’on ne peut maîtriser, c’est le flux des patients et leur surveillance sur des brancards : ce sont des variables structurelles et non plus individuelles.

La routine du pire

Dès la « relève » matinale, chacun « hérite » de « dossiers » de la nuit (ou de la veille) « à placer » – il s’agit de personnes à hospitaliser, mais le processus déshumanise. En soit, cela prendrait déjà la matinée, s’il s’agissait de réévaluer correctement les patients, de contacter les services d’aval, de tracer précisément les informations. Mais les patients en attente d’être vus sont déjà là (les « non-vus »). Les infirmières, en nombre restreint, se démènent à installer les patients, les préparer, tout en surveillant (si possible) les dizaines d’autres attendant sur des brancards. Chacun est mécontent : les patients captifs de leurs barrières qui voudraient de l’aide pour aller aux toilettes, ceux qui voudraient un verre d’eau, les soignants qui courent… Et il y a les bruits (les gémissements, les cris), les odeurs, les images de corps alignés, vulnérables, parfois se dénudant aux yeux de tous, faisant apparaître un torse, une couche, une jambe malade… Chacun accélère le pas dans ce hall déjà encombré de brancards, gêné, pressé… Et on sait bien que, à tout moment, l’un de ceux qui attendent pendant des heures peut « décompenser », comme on dit…

Cette idée de risquer son diplôme à chaque garde, beaucoup ne l’ont plus, car ils se sont habitués à cette situation. De fait, pendant la journée, on ne pense pas à cela. Les temps de pause sur 24 heures se résument souvent à deux fois dix minutes pour manger, et une heure pour dormir. Cela aussi, on s’y habitue…

S’il n’y a pas plus de scandales concernant les urgences, c’est lié à deux éléments. Premièrement, pour citer une éminente collègue : « Heureusement que les patients guérissent tous seuls ». Deuxièmement, les accidents médicaux sont généralement méconnus.

« On évaluera avec le nombre de morts »

Mon changement de travail, à nouveau au sein d’un hôpital public, ne m’a pas fait sortir des dysfonctionnements. Désormais, on entend de toute part des fermetures et/ou déplacements de postes infirmiers, d’aides-soignants, de médecins. La hiérarchie administrative s’appuie sur une certaine hiérarchie médicale qui devient capable de tenir ce type de propos : « On évaluera avec le nombre de morts ». Pourtant, le bilan présenté n’a pas porté sur la morbi-mortalité, mais uniquement sur la DMS (Durée Médicale de Séjour), et sur le taux d’occupation des lits : autrement dit, augmenter la rentabilité par un artifice comptable. De projet médical, que nenni. La qualité des soins ? Elle a été monopolisée par des qualiticiens (non soignants) à qui l’on demande faire un bel emballage, c’est-à-dire produire des traces écrites, pour remplir les objectifs de l’accréditation. Mais la question de sens n’est jamais posée. Les idées créatives, les projets de soins, ne sont ni valorisés, ni encouragés. On se préoccupe de la forme, rarement du fond.

Comment expliquer cette reproduction incessante de maltraitance entre les soignants, parfois envers les malades ? Quelle(s) cause(s) produisent à ce point les mêmes effets ? On parle de la politique de rentabilité hospitalière, on incrimine la T2A (tarification à l’activité), et on a raison, mais ce n’est pas aller assez loin dans l’analyse.

Ne pas se contenter du colmatage

Les exemples sus-cités (vécu au sein des de urgences, propos des hiérarchies médicales et administratives) amènent à dénoncer une forme de violence devenue ordinaire. Cette violence structurelle a accompagné la logique de rentabilité, ce qui n’était pourtant pas obligatoire. Décrite par Johan Galtung en 1969, la violence structurelle est un processus (et non pas un acte) produit par les institutions. La domination du centre vers la périphérie et l’endogamie créent une asymétrie qui pèse sur le potentiel de l’individu, l’empêchant de se réaliser. Pire, l’amenant à reproduire. Violence ordinaire, elle s’inscrit à chaque niveau des normes sociales et des procédures : ainsi, elle devient pérenne.

Le morcellement des responsabilités (il existe une multiplicité des hiérarchies – infirmière, médicale, secrétariat, maintenance… – elle-même divisée en de multiples strates) permet en outre de rendre invisible à chacun sa participation à un processus violent, et d’en rationaliser l’usage. L’impact social en est renforcé comme en attestent les suicides de soignants, les perceptions d’injustice, les frustrations et la colère.

Si l'on peut espérer dans la prise de conscience récente des problèmes au sein de l’hôpital public, il ne faudrait pas se contenter de mesures de colmatage. Il faut poser urgemment la question du sens et de l’évaluation médico-économique non technocratique.

 

Références
Galtung, J. (1969). « Violence, peace and peace research ». Journal of Peace Research, 6(3), 167-191
Galtung, J. (1990). « Violence can start at any corner in the direct-structural-cultural violence triangle and is easily transmitted to the other corners », in « Cultural violence », Journal of Peace Research , vol. 27, n°3, 291-305

 

Photo : © MARTIN BUREAU/AFP