Le drame du grand âge, une tragédie pour les jeunes

Le drame du grand âge, une tragédie pour les jeunes

La médiatisation de la grève du personnel des EHPAD souligne l'égoïsme des jeunes générations. Le sociologue Louis Chauvel invite à relire cet événement en inversant la perspective : et si les baby-boomers acceptaient enfin la vieillesse et la mort ?

La dépendance est un drame personnel, le récent « malaise des EHPAD », un fait social. Ainsi se décline l’insuffisante préparation du pays à la dynamique de « seniorisation ». Une rupture s'établit néanmoins, longue et douloureuse, avec l’ancienne organisation industrielle des âges de la vie, une époque révolue où seuls comptaient les travailleurs adultes, et leurs enfants, vus comme futurs travailleurs. Il est loin, le temps où le sociologue américain des années 1950 Talcott Parsons pouvait affirmer que les « vieux » n’étaient qu’un âge inutile.

Une partie de la génération des jeunes de 1968 fut actrice de ce renversement à l’œuvre. Baignée dans son enfance dans le productivisme industriel, elle a subverti l'agencement traditionnel des âges en s’offrant la promesse d’une jeunesse presque éternelle. Il faudrait avoir 20 ans tous les jours. Tomber amoureux à tout âge. À défaut d’être encore jeune dans son corps, il conviendrait de le rester par l’esprit. Se montrer ouvert à tous les espoirs et imperméable aux mélancolies nostalgiques. Toujours à l’affût d’une nouveauté radicale, sans regarder dans le rétroviseur ni s’inquiéter du lendemain. Pour cette génération, les parents – morts précocement, souvent dans la plus noire pauvreté – étaient des repoussoirs. Quant aux enfants – marqués par le chômage, les échecs familiaux, le déclassement scolaire et la dépendance économique – ils servent de faire-valoir : « à ton âge, j’étais déjà… »

Ces relations de concurrence entre générations s’expliquent avant tout par la situation économique relative de chacune d’elles : les premiers nés du baby-boom ont été les grands chanceux de l’histoire du XXe siècle. Grâce aux Trente Glorieuses, leur salaire à trente ans, autour de 1978, représentait le triple de celui de leurs parents, trente ans plus tôt. Au contraire, leurs enfants une fois trentenaires, constatent la longue stagnation dont ils sont les victimes. En outre, les baby-boomers ont bénéficié à plein de l’État-providence : retraites, santé, revenus stables et services confortables sont payés par les cotisations des travailleurs. Cette « tempête parfaite » est fondée aussi sur accumulation patrimoniale et des plus-values considérables sur le logement : pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on vit mieux à la retraite, en ne faisant rien, qu’au milieu de la vie active, avec un travail à temps plein et une famille à nourrir !

Cette situation exceptionnelle permet d’expliquer un certain narcissisme soixante-huitard dont l'ultime manifestation, la silver economy, fait du senior le parfait moteur de croissance. Attirer les retraités des classes moyennes permettrait de relancer les économies régionales, de dynamiser la consommation, d’affermir l’offre culturelle. Il faudrait pour cela maintenir les retraites au plus haut niveau possible, afin de permettre aux seniors de consommer pour eux-mêmes, mais aussi de porter secours à leurs enfants précarisés. Dans un monde où les sources d’investissement s’assèchent, où les salaires stagnent, où même de très bons revenus du travail sont insuffisants pour loger décemment une famille standard, seuls les retraités aisés sont porteurs d’espoir. L’horizon radieux de la société seniorisée est la toile de fond du radeau de la Méduse de jeunes générations à la dérive. Oui, aujourd’hui, la jeunesse est un naufrage comme l’avait dit Philippe Muray. Pire, la jeunesse est aujourd'hui notre naufrage.

Mais un demi-siècle après les rêves de 1968, le réel fait son retour. Certes, l’espérance de vie de notre corps s’est accrue de plus de 11 ans, mais notre cerveau – le plus fragile de tous nos organes – se rappelle paradoxalement à nous ! Pour les papy-boomers, le quatrième âge est l’horizon personnel de vie des dix prochaines années, avec ses pertes de mémoire, ses troubles de la parole, ses déficiences cognitives, qui viennent gâcher la fête de la longévité. L’homme apparaît au quaternaire, ce roman authentiquement dérangeant de Max Frisch, nous décrit la perte graduelle des facultés mentales, de la conscience du moi, de l’ensemble des traits mémoriels qui nous attachent au temps. Citons Ovide : « Tempus edax rerum, tuque, invidiosa vetustas, omnia destruitis, vitiataque dentibus aevi paulatim lenta consumitis omnia morte » (Temps qui dévore, années jalouses, vous détruisez tout ; tout, rongé par la dent des siècles, se dissout peu à peu par une mort lente. Métamorphoses, livre XV). La flèche du temps irréversible est sans retour. Nous n’aurons pas de seconde jeunesse. Ni le pacte diabolique de Faust ni les bains de jouvence de la princesse sanguinaire Erzsébet Báthory n’écarteront de nous la vieillesse. Seule la mort peut en interrompre le processus.

Le malaise d’une partie de la génération de 1968, maintenant qu’elle est sexagénaire, provient de ce que sa vie et ses valeurs ne l’ont pas préparée à la vieillesse qui s’approche, à la dépendance prochaine et à la certitude de la mort. Elle est prompte à pointer l’âgisme – le racisme antivieux. Elle veut souvent citer la morale de « Chasseurs de vieux », cette nouvelle de Dino Buzzati où les jeunes tueurs de seniors deviennent vieillards à leur tour et sont pourchassés alors par leurs semblables d’hier. On rappelle aussi les dystopies de la science-fiction, comme le Logan's Run de William Nolan et George Johnson, traduit en L’Âge de cristal, qui proposait l’euthanasie obligatoire à l’âge de 21 ans – ce qui est un peu jeune – comme solution à tous nos problèmes démographiques. Ces cauchemars littéraires permettent de dénoncer par avance le risque d’un gérontocide toujours possible, qui pourrait être vu comme la vengeance de générations de jeunes naguère et toujours brimés par leurs anciens. Revoilà le mythe de Kronos, le dieu qui châtra son père Uranos et qui dévora un à un ses enfants pour conserver le pouvoir, jusqu’à ce que son fils Zeus ne l’annihile à son tour. Cette conflagration des générations est ce qui nous guette dans un monde de concurrence exacerbée.

Pour nous en extraire, un principe de réciprocité indirecte doit se substituer au narcissisme des générations. L’enjeu véritable est ici, comme chez Hans Jonas, dans son Principe responsabilité, d’offrir au prochain, aux générations prochaines, la capacité de se réaliser, de manière au moins équivalente à ce qui a été permis aux générations précédentes. Ce dont nous sommes redevables envers les générations précédentes, nous le devons aux suivantes. À l’échelon individuel, l’avenir signifie vieillissement, dépendance et mort, avec la perspective d’un « après moi le déluge » le jour où viendront pour nous les Kères. À l’échelon collectif, en revanche, l’avenir appartient à la jeunesse, au surgissement de la vie des générations suivantes devant lesquelles la finitude de notre vie sera promesse de transfiguration. 

 

Louis Chauvel, professeur à l'université du Luxembourg, est chercheur associé à Sciences Po et membre honoraire de l'Institut universitaire de France. Il est aussi senior scholar au Luxembourg Income Study (LIS). Il est notamment l'auteur du Destin des générations (PUF, 1998 ; rééd. Quadrige, 2014), des Classes moyennes à la dérive (Seuil/La République des idées, 2006), et de la Spirale du déclassement (Seuil, 2016).

Photo : © Leyla Vidal/AFP

Pour pour les fêtes, offrez un abonnement au Nouveau Magazine littéraire !