Octobre 68 : les débuts d'une révolution féministe

Octobre 68 : les débuts d'une révolution féministe

Les débats autour du mouvement #MeToo sont souvent analysés à l'aune d'un autre moment de l’histoire récente : la « révolution sexuelle » de la fin des années 1960 et des années 1970.
Par Sandrine Samii.

En 1936, l'association « La Femme nouvelle », qui milite pour le droit de vote, décide de rassurer les sénateurs français en leur distribuant des chaussettes portant l’inscription « Même si vous nous donnez le droit de vote, vos chaussettes seront raccommodées ». Un peu plus de 30 ans plus tard, les mouvements féministes des années 1970 tranchent eux par leur « ambition révolutionnaire de changer la société de fond en comble » [1]. Comme l’annonce le célèbre slogan « le privé est politique », des sujets comme la maternité, et d'autres tabous, tels que l’avortement, les violences envers les femmes et l’homosexualité sont portés au devant de la scène publique. « Les thématiques féministes plus courantes sont aussi prises en compte : le sexisme ordinaire, le non-partage des tâches ménagères, la misogynie et le poids des représentations négatives ou stéréotypées des femmes et du féminin, les discriminations, notamment au travail. » [1]

Partout dans le monde, des femmes se retrouvent dans des groupes féministes afin de partager leurs expériences, publier des revues, organiser des actions et des débats. Cette histoire internationale, que nous esquisse la journaliste et essayiste Martine Storti, est celle de « mouvements protéiformes, n’ayant pas cheminé au même rythme, mais portant des thématiques communes, et tous traversés par des débats et des divergences internes. À cette époque en France, cela fait déjà vingt ans que Simone de Beauvoir a fait paraître Le Deuxième Sexe, rompant avec l’analyse naturaliste alors prédominante qui différencie de manière figée une nature féminine et une nature masculine. Dans une archive du Magazine littéraire, Sabine Lambert revient sur la contribution de Beauvoir à la revue Questions féministes, publiée de 1977 à 1980, dans laquelle elle se rapproche de chercheuses féministes radicales matérialistes – qui envisagent elles aussi la différence entre les hommes et les femmes comme le produit de rapports sociaux, matériels et concrets.

Un groupe en particulier est représentatif de cette époque en France : le mouvement de libération des femmes (MLF), un mouvement « sans structure ni hiérarchie, sans présidente, sans cotisation et sans drapeau » que nous décrit Marie-Jo Bonnet, une de ses militantes historiques. Au sein du MLF, deux courants s'opposent. Le premier est le courant différencialiste, incarné par le groupe Psychanalyse & Politique de la psychanalyste Antoinette Fouque, qui revendique une différence fondamentale entre les sexes, exaltant une spécificité procréatrice des femmes. Deux de ses membres historiques, Michèle Idels et Elisabeth Nicoli, nous ont accordé un entretien sur cette pensée, et en particulier sur son rapport aux questions qui occupent de nombreuses féministes de la quatrième vague, plus queer et inclusive [2]. Le second est le courant radical incarné par l’écrivain Monique Wittig, défendu par le sociologue Sam Bourcier. Elle s'oppose à la célébration de la féminité, refusant que la moitié de l'humanité soit définie par une « différence », qu'elle soit discriminée en son nom ou célébrée en son nom. Contrairement à l'idée d'un féminisme comme une force monolithique et dogmatique, les féminismes se sont toujours développés au pluriel.

 

 

[1] Histoire mondiale des féminismes, éditions PUF, collection « Que sais-je ? », Florence Rochefort

[2] Sur les différentes vagues féministes : Les armes numériques de la nouvelle vague féministe, Divina Frau-Meigs, 12 février 2018, The Conversation

 

Photos :

(1) Femmes tenant une pancarte « Unite » © Boston Women's Health Book Collective
(2) Un policier tente de refouler une dizaine de femmes qui participent le 26 août 1970 sur la place de l'Etoile à Paris à une manifestation avec banderoles et gerbes, proclamant qu'il y a encore « plus inconnu que le soldat inconnu, sa femme ». Les écrivains Christiane Rochefort et Monique Wittig se trouvaient avec les manifestantes. © AFP PHOTO
(3) Des femmes brandissant des banderoles du MLF participent à une manifestation durant la journée internationale de la femme, le 8 mars 1982, place de la République, à Paris. © AFP PHOTO/JOEL ROBINE
(4) Unes du magazine Questions féministes © DR

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