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DONALD TRUMP. « C'est inédit d’avoir un accès direct à la pensée immédiate d’un président »

Written by Philippe Corbé | Jan 23, 2018 4:53:54 PM

« Pourquoi acceptons-nous tous ces immigrants de pays de merde ? ». Voici la dernière phrase controversée qu'aurait prononcé Donald Trump lors d'une réunion à la maison blanche. Entretien avec Philippe Corbé, correspondant de RTL à Washington et écrivain, qui s’est fait une spécialité de recueillir méthodiquement les prises de parole de l'actuel président américain dans le livre Trumpitudes et turpitudes. Un carnage américain (éd. Grasset).

Mi-janvier, le sénateur démocrate Cory Booker a interpellé la secrétaire à la sécurité intérieure Kirstjen Nielsen au sujet du commentaire de Trump sur les « pays de merde » (« shithole countries »), en lui demandant comment elle ne pouvait ne pas se souvenir des mots du président. Dans votre livre, vous dites qu’il faut toujours prendre Donald Trump au mot.

Philippe Corbé. Effectivement, Kirstjen Nielsen était dans une position impossible. Je ne peux pas croire un instant qu’elle n’ait pas sursauté sur ce mot là. Et elle n’était pas seule, il y avait aussi d’autres sénateurs dans la pièce. Trump adore ça et c'est ce qui est compliqué pour eux. Il est convaincu qu’une bonne partie de son électorat est d’accord avec ce qu’il dit, il ne veut pas donner l’impression qu’il revient en arrière et qu’il regrette.

Vous dites que Trump n’est pas un idéologue...

À mon avis, le « trumpisme » n’existe pas. Il n’a pas d’idéologie parce qu’il ne s’est pas construit par l’idéologie, parce qu’il ne connaît pas les structures idéologiques du Parti républicain, mais aussi parce que ne pas avoir d’idéologie lui permet d’être suffisamment souple pour défendre tout et son contraire. Dans un meeting, il peut à la fois se présenter comme l’héritier de Reagan d’un point de vue économique et en même temps dénoncer les accords de libre-échange, ce qui est contradictoire. À sa décharge, il a peu de culture politique ; il connait mal le fonctionnement politique de Washington, même de façon théorique. On pourrait dresser une liste de ce qu'il dit en contradiction avec des articles de la constitution, dont il ne connaît pas des principes assez simples.

S’il n’est pas idéologue, comment expliquer son obsession contre l’immigration ? Sur « Repeal and replace » ?

« Repeal and replace » n’est même pas une obsession personnelle. Les républicains s’étaient engagés à détricoter « Obamacare ». Trump, assez habilement, a finalement masqué les divisions de son camp autour de la formule « Repeal and replace », c’est-à-dire « Supprimer et remplacer », sans jamais dire ce qu’il supprimerait et par quoi il le remplacerait. Ce n’est pas une idéologie, c’est juste une formule pratique qui lui permettait de ne pas avoir à entrer dans les détails. Par exemple, au sujet de l’avortement, il a longtemps soutenu les « pro-choice », le droit des femmes à disposer de leur corps. Mais il sait qu’il y a beaucoup de républicains qui sont « pro-life » sans savoir exactement quelle est leur position. Dans une interview, un journaliste avait réussi à le pousser dans ses retranchements en lui demandant s’il fallait sanctionner les femmes qui avortent. Comme il ne connaissait pas bien la position du parti, il a dit « oui », ce qui est absolument cruel et les républicains ne proposent pas ça. C’est assez fascinant à observer : l’inverse de Barack Obama qui n’avait jamais une parole qui dépassait sa pensée. Il était extrêmement précis, mais avec froideur. Trump est dans la spontanéité.

Trump est le personnage principal de votre livre, mais on y retrouve aussi les « trumpitudes » de Sean Spicer, Sarah Huckabee Sanders, Kellyanne Conway (ex et actuels membres de l’équipe de communication de la Maison Blanche). Est-ce que vous observez une « trumpisation » du discours de la droite américaine, qui deviendrait plus radicale qu’avant ?

Le cas de Sean Spicer est assez intéressant. Il était un républicain classique, un apparatchik, responsable de la communication du parti. Ce n’était pas un trumpiste de la première heure. D’ailleurs, lorsqu'il a été nommé porte-parole de la Maison Blanche, cela a été perçu comme un signe, sinon de modération, du gage d’un fonctionnement classique. Dès le premier jour, il a été obligé de mentir (Ndlr : au sujet de du nombre de personnes présentes à l’inauguration du nouveau président) parce que Trump le lui a demandé. Une sorte de péché originel qui l’a poursuivi pendant six mois (Ndlr : à l’issue desquels il a démissionné de son poste). Il se forçait à passer à l’attaque à la manière de Trump et cela sonnait faux. Souvent, les séquences de Sean Spicer révélaient ce décalage entre un républicain qui essaie de servir un président républicain et la réalité de la présidence Trump.

Sarah Huckabee Sanders, c’est un bulldozer. Elle est capable de dire n’importe quoi. Quand les journalistes lui demandent « comment le président a-t-il pu dire ça ? » et qu’elle ne sait pas quoi dire, elle a une formule très juste pour dire que les Américains savaient qui ils élisaient. Donald Trump n’a pas changé en devenant président, les Américains l’ont élu délibérément. Il s’exprime avec une forme de transgression permanente qui est non seulement un spectacle pour son électorat, mais transmet l’idée que « voilà enfin quelqu’un qui dit des choses ». C’était sa différence avec tous les autres républicains qui étaient en lice, les Jeb Bush et autres, qui étaient fades et ne disaient rien.

N’y a-t-il pas un risque que les mots de Trump finissent par entraîner sa perte ? Par exemple, on aurait pu croire que l’enregistrement d’Access Hollywood (Ndlr : où il confie à une autre star de la télévision que sa célébrité lui permet de faire ce qu’il veut aux femmes) aurait mis fin à sa carrière politique.

Quand on a survécu à cela, on peut survivre à peu près à tout. Même si les mots d’Access Hollywood sont un peu différents parce qu’ils ont été prononcés en privé et ressortent quand même onze ans après.

Sa façon de les assumer, même aujourd’hui, n'est-elle pas choquante ?

Oui, mais c'est encore plus frappant lorsqu'il préconise dans le dernier débat face à Clinton - qu’il appelle « la crapule » (« crooked Hillary ») - de la mettre en prison, que c’est une « nasty woman ». « Nasty » c’est à la fois méchant, dégueulasse, sale. Il y a l’idée que ce n’est pas une femme respectable et il le disait volontairement devant des dizaines de millions de spectateurs. Même si je ne pense pas que la plupart des Américains pensent que Clinton est une « nasty woman », on voyait ses formules reprises partout, avec un côté marketing permanent. Clinton n’avait aucun slogan percutant alors que lui en avait trois par semaine.

Trump s’est quand même déjà incriminé seul par ses prises de paroles, sur Twitter par exemple quand il a avoué savoir que Flynn (ancien conseiller du président) avait menti au FBI ou quand ses tweets ont été utilisés pour discréditer son décret sur l’immigration.

Quand quelque chose l’énerve, Trump envoie un tweet, et certains se retournent effectivement contre lui. Il n’a pas de filtre. On reproche souvent aux politiques en France ou aux États Unis d’avoir une parole corsetée, marketée, façonnée par des communicants. Lui, non. C’est ce qui m’intéresse chez lui. Nous avons une matière historique fascinante devant nous. C'est inédit d’avoir un accès direct à la pensée immédiate d’un président. Se priver de regarder cela ne permettrait pas de comprendre pourquoi Trump a été élu, pourquoi il représente notre époque dans l’immédiateté avec laquelle il donne son point de vue sur les réseaux sociaux, dans l’indignation permanente plutôt que dans la nuance. Il ressemble à tous les quidams qui vont sur Internet et disent « unetelle est moche, untel est bête ».

On dirait les reproches faits aux jeunes générations, incarnés par un homme de 71 ans.

C’est pour cela qu’il n’est pas un accident de l’histoire mais correspond bien à notre époque. Les enfants dans les cours de récréation, les adolescents et beaucoup d’adultes ont ces formules lapidaires contradictoires, ces vérités successives et finalement une idéologie assez flasque. Trump a besoin sans cesse de déverser sa bile, ses petites haines quotidiennes. Il dit ce qu’il veut, ce qui l’agace ou l’enthousiasme. Au fond, nous sommes tous un peu comme ça. Mais nous ne sommes pas présidents.

Face aux mots de Trump, voyez-vous dans l’opposition l’émergence d’une même stratégie d’un discours incarné ?

Sans comparer avec Trump, le débat qu’il y a eu aux États-Unis autour d’Oprah Winfrey est intéressant. (Ndlr : Oprah Winfrey a présenté pendant 22 ans le Oprah Winfrey Show, le talk-show le plus suivi de l’histoire aux États-Unis.) C’est parce qu’elle a su parler chaque jour aux Américains - et notamment aux Américaines des classes moyennes - qu’elle est aussi puissante aujourd’hui. En ce qui concerne la course des candidats démocrates classiques, ils sont dans une compétition de l’attention. L’interpellation de Cory Booker, et je pense qu’elle était sincère, a été reprise parce qu’il était particulièrement percutant dans ses mots. La compétition démocrate actuelle ne passe pas par la proposition de lois mais d’abord par l’expression orale. On verra qui sera désigné en 2020, mais ça m’étonnerait que le candidat soit fade, terne ou en retrait. Ils vont chercher quelqu’un de percutant. Et cela ne va pas être facile face à Trump, dont les mots sont de vraies armes. Je pensais à tort qu’il allait se normaliser et être plus posé en arrivant au pouvoir, mais sans vrai projet, il doit sans cesse mettre du charbon dans la machine.

Ses mots sont de telles armes que, pendant la campagne, malgré le fact-checking permanent, de nombreuses personnes continuaient de croire ses mensonges. Comment les journalistes peuvent-ils faire face ?

Même si les journalistes ne doivent pas arrêter de rappeler la vérité quand des mensonges sont répétés, l’élection de Trump et sa première année de présidence nous enseignent que le fact-checking comme but journalistique ultime est vain. Il ne faut pas renoncer à en faire, mais cela ne suffit pas. Finalement, Trump nous ramène à des basiques : rappeler la vérité, donner la parole à tout le monde, être moins dans le jeu politique de Washington. La preuve, le New York Times, le Washington Post et le New Yorker ont tous gagné en lecteurs. Les chaines d’information n’ont jamais autant discuté des principes démocratiques aux États Unis. Trump nous rappelle que les journalistes ne sont pas seulement là pour être dans une forme de commentaire général.

 

Propos recueillis par Sandrine Samii.

Photo : Donald Trump © JIM WATSON