Division du PPE sur le cas hongrois : vers de nouvelles alliances européennes ?

Division du PPE sur le cas hongrois : vers de nouvelles alliances européennes ?

Mercredi 12 septembre, le Parlement européen a approuvé le déclenchement de l’article 7 contre la Hongrie. Les conservateurs européens, membres du PPE comme le président hongrois Victor Orbán, se sont divisés sur ce vote. Un avant-goût de la composition de nouvelles alliances européennes ?

C’est dans une atmosphère glaciale que les députés et les collaborateurs du groupe PPE (soit le Parti populaire européen) quittent le Parlement européen tard dans la soirée du mardi 11 septembre. Les mines sont sombres. Ils viennent de décider, après deux heures de confrontation avec Victor Orbán de laisser le vote libre sur le rapport de la députée verte Judith Sargentini qui demande le déclenchement de l’article 7 à l'encontre de la Hongrie suite à ses infractions à l'Etat de droit. Au Parlement européen où la discipline de groupe politique est plus importante qu’en France, le vote libre est le signe d’une grande difficulté politique. Et s’il est des cas difficiles, celui de Victor Orbán l’est indiscutablement.

L’article 7 du traité sur l’Union européenne n’est pas l’arme nucléaire décrite par de nombreux commentateurs politiques, mais plutôt – compte tenu du prérequis de l’unanimité au Conseil de l’Union européenne pour son déclenchement final mais aussi de la droitisation du débat européen et national –, un tigre de papier. Nous ne sommes plus en 2000 où une simple menace des quatorze chefs d’États européens d’alors d’activer l’article 7 avait suffi à faire reculer les projets de la coalition de droite et d’extrême-droite autrichienne. L’article 7, déjà engagé depuis décembre dernier pour la Pologne, ne fait plus peur à personne et est presque devenu un titre honoris causa pour les États dirigés par des leaders d’extrême-droite.

La difficulté dans ce contexte pour les partis politiques européens est d’arriver à repenser leurs alliances naturelles, basées le plus souvent sur un système de partis hérité à l’est de l’Europe du post-communisme ou à l’ouest de la politique du siècle dernier. Pour les socialistes et sociaux-démocrates au sein du PSE, la question se pose avec la même acuité que pour les conservateurs et le cas hongrois au regard de la situation slovaque ou maltaise où les socialistes ont aussi chassé et chassent parfois encore sur les terres de l’extrême droite. Comment en effet maintenir au niveau européen un équilibre entre des partis partageant de moins en moins de valeurs communes et traversés avec violence par le nouveau clivage migrants/anti-migrants que l’extrême droite européenne a réussi à installer dans tous les esprits ?

Ce pas de deux est toujours plus compliqué. Mercredi 12 septembre, 58 % des députés conservateurs du PPE ont voté contre Victor Orbán. Avec 14 % d’abstentionnistes et 29 % pour Victor Orban, ce vote montre à quel point le PPE est fragmenté et ce, sur le sujet qu’il maîtrise le mieux à savoir les questions de sécurité des personnes et donc la migration (puisque c’est finalement l’objet implicite du vote). Cela ne signifie pas pour autant que le PPE est au bord de l’explosion. Le vote met principalement en lumière de nouvelles lignes de fracture au sein du groupe. Celles-ci sont géographiques – puisque l’on voit s’opposer les partis de l’Est, plus durs sur la ligne migratoire que les partis de l’Ouest – mais aussi générationnelles, opposant les tenants d’un conservatisme plus traditionnel comme le PP espagnol ou la CDU allemande d’avec les conservateurs décomplexés représentés par le chancelier autrichien Kurz ou Laurent Wauquiez en France. Pour le moment la ligne traditionnelle étant encore largement majoritaire, une dislocation du PPE reste peu probable.

Pour la famille conservatrice européenne, le vote sur le rapport Sargentini est à tout le moins une rupture car Victor Orbán symbolisait à lui seul l’alliance entre les forces de centre-droit entre deux Europes, celle de l’Est et celle de l’Ouest. Repéré par Helmut Kohl dans les années 1990 et jusqu’en 2005 fidèle allié de la CDU, le président hongrois – bien que rejetant encore la perspective de quitter le PPE – dévoile petit à  petit par son rapprochement avec Matteo Salvini un avenir politique possible où un bloc « illibéral », comme il aime appeler le système institutionnel qu’il met en place en Hongrie, pourrait devenir une force politique principale après les prochaines élections européennes. Pour s’en convaincre, il ne suffira que de considérer ceux qui ont voté ce mercredi 12 septembre contre le rapport Sargentini : les conservateurs britanniques (membres de l’ECR au niveau européen), le Rassemblement National, le PiS polonais le FPÖ autrichien et bien sûr la Ligue du Nord.

Si Victor Orbán divise durablement la droite européenne, il devient ce faisant l’anti-Macron dont la stratégie politique relève aussi d’une volonté de division des anciens partis politiques et d’engager l’Europe sur de nouveaux clivages. C’est le sens des déclarations du président français fin août au Danemark et renouvelées à Salzburg au sommet européen du 20 septembre dernier. Emmanuel Macron et Victor Orbán veulent opposer deux visions de l’Europe et ils ont pour cela les mains libres tant les partis traditionnels se montrent incapables d’aborder les sujets politiques autrement que par le prisme de la question migratoire. Cela est d’autant plus dommageable qu’au-delà des échanges courroucés et hypocrites sur les migrants, c’est d’abord l’absence de stabilisateurs sociaux au niveau européen qui a offert une caisse de résonance formidable aux partis d’extrême droite et à Emmanuel Macron par opposition. Mais de cela, ni Emmanuel Macron, ni Victor Orbán ne parlent vraiment.

 

Docteur en droit de l'Université de Potsdam, Gabriel Richard-Molard est juriste européen et éditorialiste. Il est un chroniqueur régulier des affaires européennes, franco-allemandes. Il collabore avec plusieurs think-tanks dont la Fondation Jean-Jaurès.

Photo : Viktor Orban © JOHN THYS/AFP

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